Colloque de Nantes 2006 : LE DEPORTE, TRAVAILLEUR ESCLAVE ?

INTRODUCTION

Un projet confluent

Mémoire de l’esclavage, mémoire de la déportation

Puisque nous venions à Nantes, ville qui travaille ce pan de son histoire que fut la traite négrière, notre objectif était de mieux mesurer si le mot esclave, fréquent dans le témoignage des rescapés des camps et usité par les nazis eux-mêmes, cernait ou non d’assez près la condition de déporté.

La session 2007 du Concours de la Résistance et de la Déportation portant sur le travail concentrationnaire a constitué pour nous une opportunité complémentaire.

Tandis que la mémoire des camps éclaire principalement aujourd’hui les centres de mise à mort immédiate des déportés de persécution (« raciaux »), il convient, croyons-nous, de remettre en lumière l’autre versant du système concentrationnaire : répression dans les pays conquis et exploitation économique d’une réserve inépuisable de travaileurs-détenus.

Dès l’origine du projet, Pierre Saint Macary fut sur la brèche… Il est dédicataire des travaux publiés ci-dessous.

La rencontre des savoirs

D’éminents universitaires venus à notre rencontre

Tous avaient répondu déjà aux sollicitations de notre Amicale – mais c’était à l’Université de Linz, à l’occasion des deux symposiums dont nous avions pris l’initiative, en 2000 et 2001. Cette fois, ils venaient à notre rencontre, congressistes déportés, familles et amis. Le geste mérite d’être salué. Ce furent, pour nous tous, des heures intenses et fertiles.

Lionel Richard, absent à Nantes mais présent à Linz, écrit dans Nazisme et barbarie (Ed. Complexe, 2006) :
Qu’est-ce que l’Histoire ? Une affaire de transmission d’expériences d’une génération à l’autre. Aussi n’est-elle pas le domaine réservé de professionnels qui proposeraient la vérité, alors que leurs erreurs, leur partialité, leurs interprétations tendancieuses ne sont rien moins, au fil des siècles, qu’interminables. Pour tout un chacun, elle constitue le terrain de formation d’une morale à la fois personnelle et civique.
Cette Histoire est la sédimentation de ce que les hommes ont vécu et de la manière dont ils l’ont vécu. Dans la différence de leurs croyances, de leurs fantasmes, ils en assurent un prolongement immédiat par les récits qu’ils en font à leur entourage, à leurs descendants.

Franchir quelques cloisons

De fait, pour nombre de rescapés, le discours des historiens est vécu comme une sorte de dépossession. Symétriquement, bon nombre d’historiens de la déportation – ne mentionnons qu’Annette Wieviorka – ont éprouvé la difficulté, voire l’obstacle, que pouvait représenter, pour l’élaboration de la connaissance historique, l’ère du témoin. Mais écouter le « savoir-déporté » (selon le mot de la psychanalyste Anne-Lise Stern) requiert sans doute d’autres outils que ceux de l’historien. C’est aussi ce qu’on va lire ici.
Encore convient-il de ne pas figer sur l’époque du camp les leçons à transmettre. Les mots de Jean Cayrol (Gusen, matricule 25305), pour Nuit et Brouillard, en 1956,  nous les avons tous en mémoire – qu’ils soient en nous tel un fanal de veille braqué sur aujourd’hui :
nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.