Colloque de Nantes 2006 : LE DEPORTE, TRAVAILLEUR ESCLAVE ?

Mauthausen, entreprise concentrationnaire.

Fonctionnement et économie interne.

par Michel Fabreguet

Professeur à l’Université de Strasbourg

Le travail a progressivement acquis plusieurs fonctions à l’intérieur des camps de concentration. Dès l’origine, la construction des camps et les charges afférentes à l’entretien de la vie quotidienne dans le cadre des kommandos intérieurs incombèrent par priorité aux détenus eux-mêmes. Le travail « inutile », contrainte répressive et déprimante pour les détenus dépourvue de toute valeur économique, qui visait avant tout à détourner ceux-ci de toute tentative de fuite ou de tout projet de révolte, apparut également dans les premiers camps « sauvages » des années 1933/1934. Mais à partir des années 1937/1938, la SS conçut le projet d’exploiter pour son propre compte la main-d’œuvre concentrationnaire de manière plus rentable : il fallait en effet produire en abondance des matériaux pour la rénovation architecturale des capitales régionales du Reich, sur le modèle de Berlin Germania, mais également accumuler des ressources dans la perspective de la conquête et de la mise en valeur du Lebensraum, grande mission idéologique qui devait être avant tout l’apanage des hommes du Reichsführer-SS. Les nouvelles ambitions des SS influencèrent donc, à la fin des années 1930, l’histoire de la deuxième génération des camps de concentration, dans la fondation desquels des considérations économiques vinrent interférer avec l‘aspect répressif qui demeurait cependant toujours prépondérant. C’est ainsi que le choix du site du camp de Mauthausen, ouvert dans l’Oberdonau à l’été 1938, fut déterminé par la proximité immédiate de la carrière du Wiener Graben dont la SS reprenait dans le même temps l’exploitation à son compte. Cette inflexion sensible de la nature du système concentrationnaire marqua le début d’un processus « d’économisation », qui se poursuit et s’amplifia avec la mise en place de la mobilisation des détenus pour le travail forcé, l’Arbeitseinsatz selon un terme emprunté au vocabulaire militaire, au cours des années 1940-1941 puis surtout au printemps 1942 avec l’intégration de l’Inspection des camps de concentration dans le SS-WVHA et la tentative, demeurée inaboutie, d’Oswald Pohl de transmettre aux commandants des camps la direction des entreprises économiques SS qui dépendaient de leur ressort. On assista alors à la transformation d’un système jusqu’alors essentiellement répressif en un système où répression et travail forcé coexistèrent, non sans vives tensions et non sans fortes contradictions, ce qui impliqua alors la mobilisation des concentrationnaires aux côtés des prisonniers de guerre, des travailleurs de l’est et des requis du service du travail au profit de l’effort de guerre du Reich.
Jusqu’en 1942, les détenus du camp de Mauthausen qui n’étaient pas affectés dans les services administratifs ou dans les kommandos intérieurs qui subvenaient aux besoins de la vie quotidienne furent essentiellement mobilisés par la Société des Terres et Pierres Allemandes, la DEST, qui exploitait la carrière du Wiener Graben puis, à partir de 1940, les deux carrières voisines de Gusen et de Kastenhof. Les archives de la DEST font état de la croissance régulière des investissements et des profits annuels de l’entreprise de granit de Mauthausen, ces derniers étant évalués à 135 479 RM au 31 décembre 1939, à 83 100 RM au 31 décembre 1940 et à 185 200 RM au 31 décembre 1941. Ces bilans comptables accompagnent le constat de la croissance régulière du nombre des détenus mobilisés, estimé selon une moyenne annuelle à 3 429 en 1941, ainsi que la croissance régulière du volume de la production de pierres de taille, des pavés et des cailloutis. Mais l’apparente bonne santé économique de la DEST dissimulait en réalité un système incohérent, fondé sur la gabegie. La mobilisation des détenus dans les carrières s’effectuait en l’absence de toute valorisation de l’expérience professionnelle, les compétences des détenus n’étant pas prises en considération lors de la formation chaotique des équipes de travail. Les détenus étaient soumis dans les carrières à des charges de travail épuisantes alors que la sous-alimentation ne permettait pas de reconstituer leur force de travail. Ils ne pouvaient  donc, pour tenter de survivre, que s’efforcer de ménager leurs dépenses d’énergie, en adoptant le rythme de travail le moins élevé possible, en fonction de la coercition que les kapos exerçaient sur eux. Le spectacle des violences sanguinaires dont les carrières étaient quotidiennement le théâtre n’incitait pas non plus les détenus à accroître leur rendement du travail. De manière délibérée, le facteur quantitatif, le grand nombre de détenus mobilisés dans les carrières, venait compenser la faiblesse qualitative de la productivité au travail. Ce trait d’arriération économique était rendu possible par le faible coût de la main-d’œuvre concentrationnaire, puisque jusqu’à la fin de l’année 1942, la DEST ne devait verser au Reich, propriétaire des détenus, que 0,30 RM par détenu et par jour, soit à peu près l’équivalent de 3 de nos actuels euros. Le faible coût de la location de la main-d’œuvre, en l’absence de toute charge sociale, permit donc à la DEST de dégager des profits à partir de méthodes d’exploitation pourtant extrêmement rudimentaires et archaïques, et ce en pure perte : car les bénéfices retirés de l’exploitation des carrières de granit furent engloutis dans le lourd déficit creusé par la gestion calamiteuse des briqueteries. Le système du travail forcé, au service des « travaux de la paix future » se caractérisait donc par son archaïsme et son absence de toute véritable rationalité. Albert Speer, devenu ministre du Reich de l’Armement au mois de février 1942 en était d’ailleurs tout à fait conscient : il s’efforça ainsi, avec succès, de limiter à partir de 1943 le développement de l’exploitation des carrières de granit et des briqueteries de la DEST, démarche qui partait d’une volonté de rationalisation de l’organisation du travail allemand dans le cadre de la guerre totale, sans que le souci de l’amélioration du sort des détenus ne soit en aucune façon pris en considération dans cette réorientation.

Mais le développement du travail forcé contribua par ailleurs à une meilleure insertion du camp de concentration dans son environnement social en favorisant l’instauration d’une forme d’accommodation entre les gardiens SS et la population civile. La population de Mauthausen et des communes environnantes était en effet, à l’origine, très majoritaire hostile à l’ouverture du camp, même si elle n’avait pas eu la possibilité de faire valoir clairement son opposition à l’encontre d’une décision qui lui avait été imposée sans ménagement par un pouvoir dictatorial, dont la propagande se prévalait au contraire de l’adhésion enthousiaste des populations de l’Oberdonau. L’inconduite de nombreux gardiens SS à l’égard des détenus comme parfois aussi à l’égard des civils, et le spectacle des violences concentrationnaires qui ne pouvaient pas rester toujours dissimulées au regard de la population civile à l’intérieur comme à l’extérieur de l’enceinte concentrationnaire, avaient ajouté à cette hostilité. Cependant, la population des communes de Mauthausen, de Sankt Georgen an der Gusen, de Lungitz, de Perg, de Gunskirchen ou encore de Linz constitua rapidement la première catégorie de clients de la DEST, en fonction du volume des achats, alors que les collectivités locales ou régionales de l’Oberdonau constituèrent tout naturellement la deuxième catégorie de clients de la DEST. De surcroît, la relance de l’exploitation des carrières de granit de la région de Mauthausen permit aussi de créer de nouveaux emplois civils d’ouvriers et de contremaîtres qui bénéficièrent prioritairement à la population active locale, alors que la construction du camp avait également profité aux artisans et aux commerçants autochtones. Les avantages matériels que la population civile des environs du camp, en fait à l’échelle d’une grande partie de l’Oberdonau, put ainsi retirer du développement du travail forcé à l’intérieur du camp de Mauthausen permit, en partie, de désarmer les tensions entre les SS et la population locale, en instaurant une connivence tacite entre eux fondée sur le partage des bénéfices de l’Arbeits-einsatz.

M. Fabreguet