Les industriels autrichiens et Mauthausen
par Andreas BAUMGARTNER
Historien à l’Université de Vienne |
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Vous me permettrez de commencer par quelques mots très personnels. Quand j’ai reçu, il y a deux ans, l’invitation pour votre congrès à Toulouse, j’ai d’abord pensé à une erreur. Bien que j’aie travaillé plusieurs années sur l’histoire du camp de Mauthausen, bien que je connaisse suffisamment les archives et apporte ma contribution au Comité International de Mauthausen depuis quelques années, le simple fait qu’un Autrichien eût la possibilité de prendre la parole au congrès de l’Amicale française était pour moi extraordinaire. Et avoir la possibilité d’une intervention avec mon français insuffisant, dans cet état d’incertitude et de nervosité, c’était aussi une expérience extraordinaire. Mais vous m’avez accueilli à Toulouse avec une telle générosité et si chaleureusement que ces insuffisances étaient sans fondement.
Je suis très heureux d’avoir une deuxième fois la possibilité de m’adresser à vous. La dernière fois, ma réflexion portait sur la relation entre la jeunesse autrichienne et le camp de Mauthausen – un thème un peu philosophique. Aujourd’hui j’ai choisi un thème historique. J’évoquerai successivement la situation industrielle de l’Autriche avant l’annexion en 1938 par l’Allemagne ; les changements dans l’industrie autrichienne immédiatement après l’annexion ; le développement industriel pendant la guerre et, à travers deux exemples, la relation entre les industriels autrichiens et le camp de Mauthausen.
Je citerai d’abord une légende autrichienne - on pourrait dire un mythe - qui émerge dans des discussions sur la valeur du national-socialisme. On dit : bien sûr, tous les crimes nazis comme les camps de concentration étaient une erreur ou une faute, mais les nazis ont développé l’économie autrichienne, ils ont évité le chômage à l’Autriche. On parle des autoroutes, on parle des usines nouvelles et des industries et on parle des stations électriques. En Autriche, on parle des « héros de Kaprun », c’est-à-dire de la construction héroïque de cette centrale dans la montagne de Salzburg après la guerre, symbolisant la volonté de la population de reconstruire une nouvelle Autriche. On ne parle pas des travailleurs forcés ni des détenus du camp de Dachau qui y ont travaillé pendant la guerre, ont préparé la construction et ont effectué tous les travaux dangereux. Ce cliché des « héros de Kaprun » résume tout mon propos : on parle des autoroutes et des industries, mais on néglige le prix du travail forcé, on néglige la contribution des détenus des camps. Je veux montrer en quelques esquisses que cette opinion répandue est contraire aux faits.
La situation industrielle en Autriche avant l’annexion.
L’opinion commune en Autriche définit la situation économique et industrielle avant l’Anschluss comme plus mauvaise que ne le montre l’analyse.
Il est vrai que la crise économique mondiale avait eu aussi des effets sur l’économie autrichienne : le chômage était énorme, l’industrie était vieillie et les exportations réduites. En tout cas, beaucoup des ces phénomènes furent le résultat direct de la politique allemande par laquelle les nazis ont essayé de contrôler l’économie autrichienne pour soutenir ou protéger
l’économie allemande.
La deuxième cause est contenue dans la politique économique du gouvernement austro-fasciste (ou clérical-fasciste) lui-même : les hommes au pouvoir n’ont eu aucun intérêt à l’industrie moderne ou à une modernisation de la société. L’agriculture, qui employait la moitié de la population, était leur vision de la société. Tous les projets contre le chômage avant la guerre concernaient les manœuvres : par exemple les routes alpines vers le Grossglockner. Comme il n’y avait pas eu de développement industriel depuis une décennie – depuis le vendredi noir –, l’industrie Autrichienne était trop petite, vieillie et sans doute incapable d’une production significative.
Mais la situation monétaire en Autriche n’était pas si mauvaise. Les réserves d’or et de devises étaient trois fois les réserves allemandes et la monnaie était très stable. Autres ressources : le minerai de fer, un grand potentiel de travailleurs et des possibilités de construire des centrales électriques. Ces ressources et ces potentiels, combinés avec le vieillissement de l’industrie, furent aussi une cause de l’avidité allemande qui a conduit à l’annexion en 1938 : l’Autriche était indispensable pour les industries d’armement allemandes.
En outre, nombreux parmi les industriels autrichiens étaient des Juifs, et les Nazis étaient avides de ce butin.
Les changements immédiatement après l’annexion
Quelques jours seulement après l’annexion, les changements sociaux et économiques ont commencé. Les nazis avaient préparé des plans précis pour la spoliation des Juifs, pour l’intégration économique et pour la déprédation des ressources. Toutes les industries existantes ont été analysées sous l’aspect de l’armement, et les Allemands ont commencé immédiatement à établir de nouvelles usines, énormes, sans respecter la structure économique locale ou régionale.
Ces nouvelles industries étaient toutes intégrées à des structures plus importantes : ainsi la fondation des « Reichswerke Hermann Göring », vaste complexe d’armement comprenant la production de fer et d’acier et intégrant aussi des industries comme la « Zellwolle Lenzing AG » pour produire de la cellulose ou bien la « Steyr-Daimler-Puch AG » pour des véhicules et des armes. Toute l’industrie autrichienne était intégrée dans le plan quadriennal présidé par Hermann Göring lui-même.
Cette intégration eut aussi des conséquences sur les industriels autrichiens. Après l’expropriation des industriels juifs, les dirigeants provisoires autrichiens ont été remplacés par des Allemands ; une minorité seulement d’Autrichiens ont eu la possibilité de conserver leurs positions dans l’industrie. Et comme toute l’industrie importante était intégrée au plan quadriennal, le rôle traditionnel d’un industriel disparut peu à peu. Les nouveaux industriels étaient des hommes très proches de l’Etat et du parti nazi, attachés seulement aux résultats définis par le régime.
Dans ces conditions, le développement industriel fut indéniable : le nombre des travailleurs d’industrie dans la région de Haute-Autriche par exemple a doublé, l’industrie du bâtiment a beaucoup prospéré - un des résultats fut la fondation du camp de Mauthausen en août 1938 et la renaissance de l’extraction de la pierre dans cette région.
Le développement industriel pendant la guerre
On ne doit pas regarder, encore moins admirer (comme le font beaucoup d’Autrichiens) ce développement économique sans en voir le revers.
Tous les plans quadriennaux impliquaient l’imminence de la guerre, tous les investissements supposaient que les Nazis la gagneraient, sans rembourser les crédits et considérant comme acquis les biens volés aux Juifs.
En outre, l’industrialisation était, depuis 1941, impossible sans le travail forcé, sans les détenus du camp de concentration.
Comme les avions alliés ont pu atteindre régulièrement les cibles industrielles en Allemagne à partir de 1941, beaucoup des usines d’armement ont été transférées dans les montagnes autrichiennes. Si on regarde la liste des nouvelles industries créées pendant la guerre et jusqu’en 1943, on trouve beaucoup d’industries liées à des camps satellites de Mauthausen (Wiener Neustadt, Schwechat, Steyr, etc.). Et comme les avions alliés ont atteint aussi l’Autriche à partir de septembre 1943, les nazis ont commencé à installer des usines souterraines - les camps satellites de Melk, Ebensee, Peggau, Leibnitz, Gusen II datent de cette période.
Les pertes de soldats dans la guerre - c’était aussi une perte de travailleurs pour l’industrie - allaient être compensées par des travailleurs forcés, soit « ordinaires », soit des détenus de Mauthausen. A la fin de la guerre, plus que 35 % des employés étaient des étrangers, travailleurs forcés, prisonniers de guerre et détenus du camp. Beaucoup des travailleurs forcés « ordinaires » ont été employés dans les fermes, mais ils furent nombreux aussi dans les usines d’armement. Pour les travaux les plus dangereux, les plus nocifs et les plus durs, les industriels ont réclamé des détenus du camp.
La relation entre les industriels et le camp de Mauthausen
Toutefois, il me semble nécessaire de souligner que le travail forcé des détenus du camp ne fut pas un effet de la guerre : les nazis ont programmé le travail d’esclaves dès l’ouverture des camps. Jusqu’en 1942, la majorité des détenus des camps de concentration était affectée à des travaux dans les entreprises SS, soit les carrières à Mauthausen et Gusen ou les briqueteries
à Neuengamme ou Sachsenhausen.
Toutes les entreprises SS comme la DEST se caractérisaient par un extraordinaire dilettantisme économique : une exploitation des détenus telle qu’elle aboutissait à des chiffres de décès énormes. Ce dilettantisme et les intrigues entre les diverses administrations SS empêchaient le développement économique désiré - bien que le travail d’esclave fût accru chaque année.
A partir de 1943, comme les industries d’armement avaient un besoin plus pressant de travailleurs et que les ressources humaines manquaient, la fonction du camp de Mauthausen a changé : le camp devenait un réservoir de travailleurs pour les industries de guerre et, en 1944, aussi pour la construction des usines souterraines.
Jusqu’à cette période, les contacts entre les industriels et le camp, notamment l’administration pour le « Arbeitseinsatz » et le commandant Ziereis lui-même, avaient été très rares et limités.
Premier exemple : « Reichswerke Hermann Göring » et le directeur Paul Pleiger.
Dès 1941, la Steyr-Daimler-Puch AG (une filiale des Reichswerke Hermann Göring) a demandé des détenus de Mauthausen pour la construction d’une usine d’aviation à Steyr – cette relation entre le camp et les Steyr-Werke, représentés par le directeur Georg Meindl, a persisté jusqu’à la fin de la guerre. Jusqu’en 1943, les Reichswerke Hermann Göring étaient les seules industries autorisées à demander des détenus de Mauthausen. En 1942, le chef des Reichswerke, Paul Pleiger, proposait à la SS de fonder en commun une usine à Linz, pour y établir une production des briques de laitier en usant le travail esclave des détenus de Mauthausen. De cette proposition, découle la création du camp satellite de Linz-I. Toutes les fonctions et aussi les profits de cette nouvelle entreprise étaient partagés à égalité entre les Reichswerke et la DEST, c’est-à-dire la SS.
Six jours après l’offre, il y eut une rencontre entre Pleiger et Oswald Pohl, le chef de l’Office central de l’administration et de l’économie SS (WVHA) – cette rapidité indiquant les relations extraordinaires qui existaient entre eux. C’est le commandant même, Franz Ziereis, qui a dessiné les plans pour la construction du camp satellite à Linz, qui a même décidé la position exacte du nouveau camp. Comme des problèmes surgirent, dus à des divergences d’intérêt, c’était Heinrich Himmler qui intervint personnellement pour que la réalisation du projet ne prît pas de retard.
En novembre 1942, le contrat entre les Reichswerke et la SS était signé et le camp satellite de Linz-I était fondé. Le 11 janvier 1943, il fut officiellement dénommé « SS-Arbeitslager Linz » avec 100 détenus de Mauthausen - ce chiffre augmenta très vite jusqu’à atteindre 1 000 détenus. Les conditions y étaient insupportables : tous les travaux s’effectuaient en plein air, les détenus étaient forcés de détruire la coulée du laitier brûlant presque sans outils adéquats. Ces conditions allaient causer beaucoup d’accidents de travail – autrement dit la mort de nombreux détenus.
Deuxième exemple : « Lenzing Zellwolle AG » et le directeur Walter Schieber.
A Lenzing, existait avant l’annexion une usine de production de cellulose, appartenant à une famille juive du nom de Bunzl qui, depuis des générations, était dans ce métier du papier et de la cellulose. Le jour même de l’annexion de l’Autriche, en 1938, cette usine fut réduite en cendres par une cause inconnue, Bunzl fut exproprié et de nouveaux patrons créèrent une filiale des Reichswerke Hermann Göring.
A Lenzing, furent créés après cette refondation plusieurs camps pour des travailleurs forcés, en majorité des femmes polonaises et russes.
La « Zellwolle AG », directeur Walter Schieber, eut à partir de 1943 des liens étroits avec le camp de Mauthausen, pour tester une saucisse faite à base de déchets de cellulose : les détenus de Mauthausen soumis à ce régime en sont morts.
Pour assurer la production stratégique de cellulose, Walter Schieber, durant l’été 1944, réclama des détenues - désir vite satisfait par la SS de Mauthausen. A la fin d’octobre 1944, les premières détenues, des femmes venant d’Auschwitz, furent déportées dans le nouveau camp satellite à Lenzing. Les détenues travaillaient trois semaines d’affilée, après quoi elles avaient deux journées libres. Comme toujours, les détenues étaient employées pour les travaux les plus dangereux, les plus nocifs et les plus durs.
Bien que la production de cellulose ait été arrêtée en janvier 1945 par manque de moyens, il y eut encore des transports de détenues d’Auschwitz vers Lenzing, encore des accidents et des morts.
En mai, 562 femmes ont été libérées à Lenzing.
Conclusion
Walter Schieber ne fut ni condamné ni même accusé, bien que responsable du sort de milliers de travailleurs forcés et de plus de 500 détenus de Mauthausen dans son usine. Paul Pleiger, en tant que l’un des responsables principaux des « Reichswerke Hermann Göring », fut condamné à Nuremberg à 15 années de prison. Mais, même en prison, il garda assez d’influence pour désigner son successeur aux « Reichswerke Hermann Göring ».
Ces deux industries sont aussi aujourd’hui présentes en Autriche, toutes les deux définies de l’avis général comme « miracles du redressement autrichien après la guerre ». Jusqu’à cette dernière décennie, personne n’avait parlé du travail d’esclave des détenus ou des travailleurs forcés.
J’indiquais en commençant le mythe selon lequel « les Nazis ont développé l’économie autrichienne, ont écarté le chômage en Autriche » – on parle des autoroutes, on parle des usines nouvelles et des industries et on parle des centrales électriques. C’est depuis dix ans qu’une discussion a commencé en Autriche sur la responsabilité des industriels durant la guerre. On a créé un fonds de compensation monétaire pour des détenus des camps nazis et pour les travailleurs forcés. Les industries autrichiennes ont contribué pour environ 50 %, le reste étant payé par l’Etat. Avec la création de ce fonds, après avoir payé la plupart des « compensations », la responsabilité autrichienne semble déjà évacuée.
Même si cette compensation monétaire est importante pour certains des survivants des camps ou pour les anciens travailleurs forcés, on ne doit pas, à mon avis, clore la discussion sur la responsabilité d’une société d’un seul geste, exutoire. On doit détruire le mythe, de sorte que personne en Autriche ne trouve plus d’aspects positifs au national-socialisme, personne ne tire gloire ni argument des autoroutes sans mentionner le prix payé pour ce développement. En plus de la mémoire, en plus de la connaissance historique, la destruction de ce mythe est notre souci actuel, en Autriche même et en Europe.
A. Baumgartner