Colloque de Nantes 2006 : LE DEPORTE, TRAVAILLEUR ESCLAVE ?

Occupation, répression, déportation

par Jean-Pierre Azéma

Historien, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris

Je suis heureux de me retrouver parmi vous. Sachez bien que ce n’est pas une simple formule de politesse, tant ce que j’avais vu à Mauthausen, lors des forums que vous avez organisés, m’avait impressionné, pour ne pas dire bouleversé. Ai-je besoin d’ajouter que la mort de Pierre Saint Macary m’a beaucoup touché, car c’est un monsieur qui avait beaucoup de qualités : c’était un homme non-conformiste. Je voudrais enfin dire combien est bienvenue la traduction de Montserrat Roig, Les Catalans dans les camps nazis, consacrée au « triangle bleu».

Cela étant, j’ai choisi de présenter, pour des raisons diverses, une manière d’introduction générale à la répression qui a frappé les Françaises et les Français, ceux pour qui les années 40 furent bien des années noires... Avant de passer la parole à Michel Fabréguet, qui est un très bon spécialiste de ce qui a pu se passer au niveau du travail dans les camps de concentration, et notamment à Mauthausen.

Pour le sujet que j’ai choisi – une introduction générale à la répression –, je partirai d’un constat banal : entre 1940 et 1944, les Français eurent à supporter à la fois la sujétion de plus en plus rude à l’occupant et les contraintes de plus en plus lourdes du régime le plus autoritaire que la France ait connu au XXe siècle. Si l’essentiel de mon propos sera consacré à la répression nazie, il me faut dire quelques mots des pratiques et des complicités vichyssoises. En 1940, la France vaincue aurait pu être dominée par des relations conflictuelles classiques entre occupants et occupés. Mais au lieu d’adopter le profil le plus bas possible, Philippe Pétain fait le pari et prend le risque d’une collaboration d’Etat en acceptant les contraintes d’une collaboration politique – comme vous le savez, pour des raisons géopolitiques, mais aussi pour permettre à la « Révolution Nationale »,  qui est le dessein primordial du régime, de s’enraciner. Celle-ci devait remodeler la France : après des décennies de démocratie, il fallait instaurer un régime autoritaire et hiérarchique pour mettre hors d’état de nuire aussi bien l’ennemi intérieur – les Juifs – que l’Anti-France, entre autres les Résistants. Non seulement Vichy devient à partir de l’été 42 le complice avéré de la déportation des Juifs de France, mais devient un état milicien en 1944 et, pour finir, un régime spécifiquement policier. Rappelons qu’en quatre ans, le régime de Vichy a non seulement révoqué 35 000 fonctionnaires, mais surtout condamné 135 000 personnes pour des motifs politiques, et en a interné 70 000. Comme vous le savez aussi, Vichy, au fil des mois, en quête grandissante de légitimité, et à cause de la percée de la France Libre, signe les accords Bousquet - Oberg en juillet 1942. Moyennant une reconnaissance de principe de l’autonomie de la police française, indispensable à ses yeux pour le maintien d’un ordre dont il avait besoin - ne serait-ce qu’au regard de l’occupant -, ces accords permettaient à l’occupant de se faire livrer toutes celles et tous ceux qui s’étaient attaqués d’une manière ou d’une autre au Reich, donc aux résistants, qu’ils soient communistes ou non.

Cela dit, la dénonciation des complicités réelles de Vichy, notamment dans la déportation des Juifs de France, tend depuis une dizaine d’années à reléguer au second plan les déportations de répression. Et la polarisation sur Vichy est devenue telle qu’on en arrive trop à oublier - dans un phénomène classique de balancier dans les phénomènes de mémoire – les réalités de l’occupation nazie et en tous les cas ses pratiques répressives à l’égard des opposants en
France au Reich.
Rappelons brièvement que le nazisme est le prototype même du régime totalitaire de type fasciste. La majorité des politologues se retrouvent sur l’hypothèse
suivante : on peut caractériser ce régime totalitaire
de type fasciste par :

- une idéologie d’Etat obligatoire
- un quasi monopole sur les moyens de communication
- une direction centrale de l’économie
- un parti de masse unique
- un contrôle strict de la vie sociale
- un monopole des instruments de violence
- une terreur policière.

Ce sont ces deux dernières caractéristiques qui vont le plus retenir notre attention. Ajoutons nécessairement ceci : ce qui singularise le plus le nazisme à l’intérieur des régimes totalitaires, c’est son exaltation de la guerre, qui fera naître un homme nouveau, un homme véritablement nazi. Exaltation de la guerre et donc expansionnisme territorial pour assurer l’hégémonie germanique sur l’Europe. En prenant en compte les objectifs politiques de l’Allemagne nazie, on peut dessiner un partage de l’Europe occupée en trois sous-ensembles : à l’Est, l’objectif était à terme la colonisation, avec l’éloignement de la population indigène et avec presque toujours l’élimination systématique des élites, de toutes les élites. Dans l’Europe de l’Ouest et du Nord, il s’agissait d’incorporer au grand Reich des pays dont les populations étaient tenues comme germaniques. Le dernier de ces sous-ensembles était formé par la seule France. L’objectif de Hitler, au départ, et des nazis de manière globale, n’était pas la polonisation mais la vassalisation, en instrumentalisant un gouvernement satellite mais autonome qui permettait au vainqueur de gérer au moindre coût la France vaincue, dans l’intérêt du Reich.
Pendant longtemps, la question des répressions dans la France occupée, dans l’historiographie classique, a reçu des réponses sinon édifiantes, du moins convenues. L’occupant aurait été korrect (avec un k…) et aurait du moins évité les dérives sanguinaires que l’Europe de l’Est a connues. La jeune école historique allemande (Ulrich Herbert, Regina Delesz, Aherich Meyer) et les jeunes pousses françaises (notamment Gacl Vismann)ont revisité la question nazie, notamment les politiques de répression menées à l’Est. Il faut, comme toujours en histoire, prêter très attention à la chronologie. Aux yeux de Hitler, la France devait, pour des raisons géopolitiques, être relativement ménagée. L’occupant va donc se contenter, au départ, de mener une politique de surveillance, le maintien général de l’ordre restant aux mains mais surtout sous la responsabilité des autorités françaises, mais soumis au contrôle allemand. La première inflexion, comme le montre notamment la politique officielle d’exécution des otages, menée au nom de l’anticommunisme et de l’antisémitisme, intervient avec l’invasion de l’URSS (opération Barbarossa) en juin 1941. Puis la mise en œuvre de la guerre totale, en 1943, alors que Vichy n’a plus grand-chose à monnayer depuis la perte de son empire, va accentuer notablement une politique dorénavant ouvertement répressive.

Le Commandement postule la priorité absolue des impératifs militaires sur toute autre considération. En 1944, avec les revers militaires à l’Est, puis à l’Ouest, tandis que progresse la résistance française, les Français seront peu ou prou soumis au sort commun de l’Europe occupée. La pratique répressive change alors encore de nature : de répressive, la politique de l’occupant devient terroriste : Oradour, Tulle, Vassieux-en-Vercors… sont les symboles de cette ascension aux extrêmes. Mais ajoutons aussi ceci : on ne saurait oublier qu’avant même le 6 juin 1944, avaient été déclenchées des opérations de grande envergure, théoriquement contre la résistance, mais avant tout contre des populations civiles, dans les zones de Maquis,  dans l’Ain, en Savoie, en Dordogne, entre autres. On estime qu’en 1944, 21 000 personnes seront victimes d’une déportation massive dans le cadre d’une déportation qui se voulait en tout cas répressive. Pour mettre en œuvre ce durcissement, Hitler avait ordonné, dès mars 1942, la mise en place d’un chef supérieur de la police et de la SS, le général Karl Oberg, installé à Paris par Heidrich en personne, auquel devaient être transférées toutes les compétences policières ainsi que « les mesures préventives et expiatoires ». Cela dit, on aurait tort de faire endosser la responsabilité de l’escalade de la répression et de la terreur nazie en France aux seuls représentants locaux de la SS, contrairement à une légende couramment entretenue jusque récemment  par les tenants d’une Wehrmacht qui aurait été korrecte…, car certaines unités de la Wehrmacht, façonnées par le nationalisme et le racisme nazis, ont bien été  partie prenante de la terreur.

La déportation est devenue, à compter de l’hiver 1941-42, une des modalités courantes de la répression allemande : elle était rapide, discrète, voire rentable. Progressivement, la majorité des personnes arrêtées par ce qu’il est convenu d’appeler la Gestapo, ou la police de Vichy, étaient envoyées directement en camp de concentration, sans même passer en jugement, par les tribunaux militaires allemands. Quiconque portait atteinte à la politique de l’occupant relevait du camp de concentration. En précisant que celui ou celle qui était convaincu de s’être attaqué à la Wehrmacht par des actes qualifiés de « terroristes » était condamné à la peine capitale. On peut donner ainsi l’exemple de ce grand résistant, Jean Cavailles, membre du réseau Libération Sud, avant d’être membre de Libération Nord, chef d’un des réseaux les plus importants du BCRA, arrêté en 1943, et condamné à la déportation. En partance pour l’Allemagne, en passant par Compiègne, il y fut rappelé pour un complément d’enquête et après avoir été convaincu d’avoir participé à des sabotages – ce qui était le cas –, il fut exécuté dans les fossés de la citadelle d’Arras en février 1944.

Faut-il ajouter qu’après le Débarquement, tout résistant pris les armes à la main était passible de l’exécution immédiate. On estime généralement à près de 80 000 le nombre des déportés de France, non raciaux. Avant tout, des actifs d’âge mûr, avec une surreprésentation des ouvriers de l’industrie, en grande majorité de nationalité française, et avec une surreprésentation d’étrangers européens, notamment espagnols. On sait encore que 40 % de ces déportés non raciaux ne reviendront pas des camps.

On notera enfin qu’à peu près le quart de ces déportés de France n’étaient pas des résistants. En effet, en 1943 et 1944, l’occupant va déporter des condamnés de droit commun. Mais surtout l’occupant arrêtait des résistants déterminés et en profitait pour rafler des hommes, pourtant non engagés politiquement et envoyés en camp de concentration. Ainsi, lors des « Pâques rouges » qui eurent lieu en 1944 à Saint-Claude dans le Jura, 56 personnes arrêtées furent fusillées et 186 déportées, dont on estime que la moitié n’avait pas le moindre lien avec la Résistance. C’est que la stratégie concentrationnaire nazie avait évolué relativement, je dis bien évolué, mais n’avait pas été modifiée fondamentalement.

Je vais terminer cette communication volontairement brève en disant quelques mots sur le système concentrationnaire, avant de passer la parole à Michel Fabréguet. L’internement dans les camps de concentration (je ne parlerai pas des camps d’extermination) est consubstantiel au régime nazi, puisque, on le sait, dès 1933 sont ouverts les deux premiers camps pour y interner les opposants au régime, les opposants confessionnels, et des droits communs. Cet internement était justifié pour des raisons de sécurité politique et se voulait à la fois préventif et éducatif. Son but réel était de casser par tous les moyens les opposants ou classés comme tels. Depuis 1936, ces camps étaient placés sous la férule de la SS. Avec la guerre, se met en place, le plus souvent à l’intérieur du Reich, tout un système concentrationnaire avec son organisation propre, perverse, car les détenus (Häftlinge) étaient contraints de participer à la mise en œuvre de ce système. La déportation étant alors étendue à l’ensemble de l’Europe occupée. A noter qu’avant même la guerre, à compter de 1937, une partie des détenus est utilisée par des entreprises SS, regroupées pour l’exploitation des carrières, des sablières, etc.
Jusqu’en 1942, les nazis vont laisser crever de faim, au sens littéral du terme, aussi bien les prisonniers soviétiques que les déportés fraîchement arrivés - surtout les déportés politiques - qui furent voués à une mort rapide. Mais l’échec de la Wehrmacht devant Moscou et l’improbabilité d’une victoire programmée amènent une partie de l’appareil nazi avec Fritz Todt à se poser le problème de la continuité de la guerre, en termes économiques et en termes de main d’œuvre. C’est pourquoi, dans l’hiver 1941, avec la mise en œuvre du travail à l’intérieur des camps, avec une répartition dans différents kommandos, et en même temps à l’intérieur de la SS, intervient une nouvelle répartition des tâches, sous l’impulsion d’Oswald Pohl, et la WVHA, l’organe administratif de la SS, est chargé de la gestion des camps, la Gestapo gardant la maîtrise du contrôle politique. Pohl est un ancien commandant de la marine, un nazi de la première heure ; devenu général SS, il préside aux destinées de la WVHA. Depuis le premier octobre 1941, il est devenu responsable du travail des détenus déportés dans les camps et son rôle ne va pas cesser de croître. Le 30 novembre 1942, il expose à Himmler avec une très grande netteté la nécessité d’une inflexion dans l’utilisation des détenus. Il déclare dans un mémorandum : « l’internement des prisonniers pour les seules raisons de sécurité, d’éducation et de prévention n’est plus la condition essentielle. L’accent est à porter maintenant du côté économique. Ce qui est maintenant au premier plan et devient de plus en plus important, c’est la mobilisation de tous les prisonniers capables de travailler. De cette donnée, résulte la nécessité de prendre certaines mesures ayant pour but de transformer les camps de concentration en organisations mieux adaptées aux tâches économiques, alors qu’ils ne présentaient  qu’un intérêt purement politique ».

Traiter du travail concentrationnaire est malaisé et mon voisin va s’y exercer mieux que moi. Personnellement, je n’ai pas assez de données pour présenter à cet égard un tableau suffisamment rigoureux. On peut néanmoins supposer que cette mise au travail des détenus allait prendre une grande ampleur, soit qu’elle soit réalisée dans des kommandos à demeure, soit dans des kommandos « prêtés » à des entreprises privées, par exemple IG-Farben ou encore Krupp, à Essen, à la fin de l’été 1942 : 50 000 travailleurs étrangers, 18 000 prisonniers de guerre et 5 000 déportés. Ces kommandos prêtés versaient une contrepartie monétaire à la SS. A cause du manque de main d’œuvre allemande, qui ne cessait de croître (car le Front russe engloutissait les hommes), de plus en plus, et aussi parce que la mobilisation totale appelée de ses vœux par Goebbels dans son discours bien connu de février 1943, allait pour le moins à l’échec. Il fallait maintenant rafler des hommes dans toute l’Europe. Ce sera l’œuvre de Fritz Sauckel et la mise en œuvre de ce que l’on a appelé le STO en France. Au point que le Reich, acculé, n’hésitera plus - ce qui était interdit jusqu’à la fin de 1942 - à affecter des déportés dans les usines stratégiques, notamment à Dora.
On comprend qu’en 1943 l’occupant ait procédé à des rafles un peu partout, pour grossir les rangs de ces déportés forçats qui n’avaient pas forcément de lien avec la résistance.
Il est difficile de fournir des chiffres précis. On peut dire que des milliers de déportés ont été soumis au travail comme l’avait désiré Pohl en 1942.

On peut également, semble-t-il, sinon poser, du moins établir un relatif distinguo entre le travail accompli par les déportés prêtés à des firmes privées, où l’on tenait un peu plus compte de leurs compétences et où les déportés avaient un peu plus de chance de survie, et les kommandos fonctionnant en circuit fermé ou ceux qui travaillaient pour la mise en œuvre des armes stratégiques, où primaient alors sur la productivité l’idéologie nazie et sa violence meurtrière. On pourrait dire schématiquement qu’à ce moment-là Himmler l’a emporté sur Speer. Et puis on se souviendra que dans le memorandum cité, Pohl avait bien mis les points sur les i : « le commandant du camp est seul responsable de l’emploi de la main d’œuvre disponible. Cet emploi doit être total, au sens propre du terme afin d’obtenir le rendement maximum ». Les journées de travail étant au minimum de 12 heures. La sous-nutrition étant ce qu’elle était, la perversité du système concentrationnaire étant ce qu’elle était, on ne s’étonnera pas qu’on ait pu écrire que les déportés aient pu être soumis de fait à une extermination par le travail.

J.P. Azéma