Colloque de Nantes 2006 : LE DEPORTE, TRAVAILLEUR ESCLAVE ?

Travail concentrationnaire et esclavage moderne

par Yannick Guin

Maire-adjoint à la Culture

Professeur émérite de l’Université de Nantes

La tenue de votre congrès à Nantes est une occasion unique de pouvoir parler du rapport entre l’esclavage, le travail humain esclave, et le travail concentrationnaire. La ville de Nantes a malheureusement une expérience dans ces deux domaines : d’abord l’esclavage, pratiqué par les propriétaires et négociants tout au long du XVIIIème siècle jusqu’à l’abolition de 1848. La municipalité d’aujourd’hui fait de gros efforts, tant sur la question du travail de mémoire que sur la question du devoir d’histoire ;
Et aussi la déportation et la résistance, puisque Nantes est Compagnon de la Libération.
Mais nous savons bien, cher M. Chauvel, que tous les débats qui traversent la ville de Nantes, tant sur l’esclavage que sur la résistance, sont d’une extrême acuité et suscitent les passions. Je remercie l’Amicale de Mauthausen de me donner la possibilité d’en parler.
Je n’ai pas besoin de revenir sur les communications d’hier sur le travail esclavagiste dans les camps nazis, peut-être avez-vous parlé aussi des camps soviétiques… Mon propos n’est pas de faire des différences entre les uns et les autres mais de constater en tout cas qu’il y a eu des esclaves, des gens obligés de travailler sans rémunération, parfois avec la volonté de les épuiser jusqu’au bout, parfois en ménageant quelque peu la force de travail…
Aujourd’hui la grande question c’est de savoir où on en est de la question, en ce début de XXIe siècle. Je voudrais juste en introduction faire allusion à l’ouvrage d’un ami nantais, un homme déporté à Dora, Pierre Bridonneau. Avec Robert Tartarin, professeur d’économie (aujourd’hui décédé), nous avons tous les trois soulevé la question posée par la thèse Rocques, soutenue il y a quelques années à Nantes à la faculté des Lettres. Dans la thèse, divers textes étaient comparés, du témoignage du seul SS qui a assisté aux opérations  d’élimination dans les chambres à gaz. Il avait été chargé de convoyer le zyklon B utilisé pour les éliminations dans les chambres à gaz des camps d’extermination polonais. Cet homme a été horrifié, il est revenu et a été capturé dans le Bade Wurtemberg en 1945. Interrogé, il a donné cinq témoignages aux services alliés, américains puis français, évidemment avec des différences. Il s’agissait pour Rocques de faire la comparaison, devant un jury de littéraires et non d’historiens, entre ces cinq témoignages. Il considérait que s’il y avait des différences, c’est que ce témoignage était nul et non avenu… Or c’est le seul témoignage complet que nous ayons. A partir du moment où vous dites : « ce témoignage ne vaut rien », le négationnisme peut s’engouffrer…
Je voudrais donc rendre un hommage à mon ami Pierre, qui a publié un livre au printemps dernier, intitulé « Une jeunesse française ». C’est un merveilleux témoignage sur son expérience concentrationnaire, fait avec un certain détachement qui n’a été possible que dans une période récente. Je vous livre un extrait du livre de Pierre Bridonneau :
« Ce qui au début rend la vie très pénible à Arzungen, c’est l’inorganisation du camp. La journée de travail à l’extérieur, longue et éprouvante, se prolonge à l’intérieur du camp par des corvées, des changements d’affectation dans les blocks, des transferts de paillasse ou de matériel divers, avec l’accompagnement habituel des hurlements et des coups. Buchenwald en comparaison nous laissait le souvenir d’un camp bien organisé ».
Cette question de l’organisation est importante, nous en parlions tout à l’heure : « Pendant près de trois mois, je travaille au dehors, piochant ou pelletant selon l’outil distribué, les corvées nous amènent parfois le long de la voie ferrée de Nordhausen, les enfants dans les trains qui passent nous font des pieds de nez, à travers les vitres. On leur a tellement répété que nous sommes des bandits, des terroristes ! C’est à cette occasion que je reçois sur la nuque le coup de bâton le plus magistral de mon existence. Nous portons alors des traverses de chemin de fer et des rails. Au signal donné, les membres désignés par les kapos se baissent et soulèvent ensemble la lourde ferraille pour la déplacer, un moment de distraction et quand l’équipe se redresse je suis seul dans un sens, tournant le dos à mes coéquipiers, cela pourrait faire un excellent sketch, mais le kapo n’a pas le sens de l’humour. Au travail, outre le kapo, règnent deux terreurs : un jeune SS en uniforme des troupes de montagne dont l’apparition sur le chantier sème la panique dans nos rangs et inquiète même nos sentinelles et un Vorarbeiter polonais, un gamin qui nous frappe comme une brute… Le SS n’apparaît qu’épisodiquement, alors que le Polonais est constamment présent et parcourt le chantier comme un chien de chasse sur la piste du gibier, il cogne pour conserver sa fonction et le litre de soupe supplémentaire qu’elle lui procure ».
Pierre Bridonneau était résistant, il a été arrêté en gare de Saumur. A son retour, après une marche de la mort vers Hambourg, Pierre rentre en France et passe trois ans à l’hôpital de Berk.
Venons en à notre sujet, l’esclavage moderne. A partir d’une enquête de l’OIT (Organisation Internationale du Travail, organisation spécialisée de l’ONU), on peut estimer qu’il y a 12 millions d’humains qui aujourd’hui travaillent dans des conditions qui se rapprochent de l’esclavage. Car là aussi, il faut sans doute différencier ce qui serait le travail forcé, le travail imposé, et le travail esclave proprement dit. Le travail forcé, on le trouve en Birmanie, en Amérique du Sud, en Afrique. Il a été très utilisé, sans doute un peu moins maintenant, parce qu’il y a eu une révolte globale des Indiens d’Amérique, mais beaucoup de peuples indiens ont été obligés à des travaux forcés jusqu’à une période récente. De la même façon, certaines castes en Inde sont quasiment dans une situation d’esclavage. C’est vrai aussi au Népal, au Pakistan. C’est vrai aussi dans certaines tribus africaines, au Lesotho, en Mauritanie, au Soudan, où l’on a des situations de travail forcé, souvent liées à des situations tribales, voire féodales, qui se rapprocheraient des anciennes corvées féodales au Moyen Age en France, en plus dur. Et puis à côté, il y a le travail imposé qui résulte des endettements des familles indiennes en particulier à la suite des mariages : on dépense beaucoup et ensuite on est astreint à un travail imposé pour rembourser… C’est le cas aussi de beaucoup de travailleurs du nord-est brésilien ; c’est le cas en Europe des travailleurs Polonais dans les entreprises agricoles de Calabre, dominés par la mafia calabraise, on ne sait pas ce que certains sont devenus, 120 manquent à l’appel, probablement liquidés par la mafia.
On peut aussi parler de travail imposé chez certains travailleurs immigrés : on pense aux Chinois, aux Asiatiques en général, dans les ateliers clandestins parisiens. Ils sont obligés de rembourser ce qui a été dépensé pour leur passage. On peut songer aussi à l’exploitation sexuelle qui est très importante. On estime à 250 000 en Europe les femmes qui sont obligées de se prostituer. C’est un travail forcé.
A côté de ce travail forcé et de ce travail imposé, il faut bien parler du travail concentrationnaire. Qu’en est-il en effet ? Il y a trois zones sur lesquelles on peut dire qu’il y a du travail concentrationnaire : la première se situe en Birmanie (le Myanmar aujourd’hui). Il y a des camps de réquisition, beaucoup de femmes, d’enfants, de handicapés, qui sont utilisés pour des travaux divers (déforestation, transport de produits, etc.), qui subissent des sévices épouvantables, par l’armée mais pas seulement, par les fonctionnaires birmans qui pratiquent des sévices, des viols, et parquent les gens le soir. C’est un rapport de l’OIT officiel (une enquête dirigée par M. Douglas, Président de la Cour suprême de la Barbade, assisté du Président de la Cour suprême de l’Inde, et d’une avocate australienne) qui met en lumière qu’en Birmanie il n’y a pas de soins pour les blessés du travail ou que les sévices sont fréquents. Certaines minorités ethniques sont particulièrement touchées, on a là un système intermédiaire entre le travail imposé et le travail concentrationnaire.
Par contre, lorsque l’on passe en Chine, on est vraiment dans le travail concentrationnaire et le travail esclavagiste. C’est le système lao gaï  (équivalent du Goulag en URSS) : un réseau de camps de concentration et de travail forcé. Le manuel de réforme des procédures criminelles approuvé par le gouvernement chinois dit ceci : « la tâche essentielle de nos installations du lao gaï est de punir et réformer les criminels. Pour définir concrètement leurs fonctions, elles remplissent leurs tâches dans les trois domaines suivants : punir les criminels et les garder sous surveillance, les réhabiliter et faire participer les criminels à la production, créant ainsi  de la richesse pour la société. Nos installations sont à la fois des services de l’Etat et des entreprises spécialisées ».
Depuis Deng Xiao Ping, on peut penser que les trois quarts des camps de concentration chinois sont devenus des entreprises autonomes, avec des directeurs. Cependant on estime à 1 100 le nombre des camps de concentration et à 3 000 les centres de détention. Nous utilisons en Occident les produits qu’ils fabriquent (produits chimiques, produits agricoles, jouets, coton, bottes, crayons, etc.), en provenance de ces camps ! Le  système commence à être bien connu, puisque l’on dispose de témoignages et aussi des images satellite ! On sait parfaitement les localiser. Il y a des degrés entre ces camps, mais les 1 100 répertoriés sont des camps de concentration politiques. L’estimation du nombre de prisonniers est difficile : 2 millions selon le Gouvernement, et 8 millions selon les organisations dissidentes. La différence semble plus aiguë en Chine entre « politiques » et « droits communs » que dans les camps nazis. Il faut faire une mention particulière à une situation terrible, celle des gens qui appartiennent à la secte Falun Gong. Ils sont véritablement dans les camps politiques et on a découvert assez récemment le camp de Sujiatun près de la ville de Shen Yang, qui détiendrait des milliers de pratiquants de la « secte ». Un vrai « camp de la mort ». Les prisonniers sont utilisés pour le prélèvement d’organes humains pratiqués à haute dose dans les hôpitaux chinois. On a fait des calculs, entre les condamnés à mort qui procurent des organes et le nombre des greffes pratiquées dans les hôpitaux… et cela ne colle pas. Très probablement, ce sont les détenus pour appartenance à Falun Gong que l’on utilise.
Le goulag chinois existe, mais le système sans doute le plus dur est à l’heure actuelle le goulag coréen du nord. Nous connaissons les 8 camps principaux localisés par les photos satellite. Les témoignages sont très rares, car on ne peut s’échapper de ces camps. Et le gouvernement sud-coréen ne veut pas insister sur cette question pour ne pas gêner sa politique de rapprochement. C’est très compliqué. Mais le système concentrationnaire nord-coréen se divise en trois séries de camps. En premier lieu, les 8 grands camps connus, destinés aux détenus politiques, camps de prophylaxie sociale « pour détruire les germes contre-révolutionnaires » : le principal, le camp de Yodok, concentre les prisonniers politiques mais aussi leur famille. Car la doctrine de la Corée du Nord, c’est l’extension de la responsabilité à la famille entière, et la responsabilité collective d’un groupe social. Ensuite, 30 camps, gérés par la police ordinaire avec les droits communs, ressemblent à des pénitenciers. Enfin des camps régionaux, provisoires, pour les fuyards vers la Chine, ou pour les vagabonds, qui sont des camps de travail (briqueterie, transport,…). Les conditions de travail sont terribles dans la première catégorie. A Yodok, il y a 50 000 personnes, dans une vallée encaissée de 50 km sur 30 km. C’est  une mine d’or qui emploie les prisonniers, sans possibilité d’évasion. Avec une section que les détenus appellent « les corbeaux noirs » qui vient les chercher pour des expériences de résistance aux gaz de combat et aux techniques de torture. On connaît donc actuellement la barbarie en Corée, avec aussi les séances de pendaison publique, les problèmes de dénutrition. Parmi les détenus, il y a les vieux propriétaires fonciers, les collaborateurs du régime japonais, les croyants, les pro-coréens du sud et tous les opposants.
La particularité, et peut être la différence avec les camps nazis, repose sur le fait que ce sont des camps de travail, mais aussi de rééducation. Il y a des écoles de rééducation à l’intérieur des camps, des séances deux fois par semaine, avec une astreinte à la rééducation permanente et publique. Tant en Chine qu’en Corée du nord, l’homme est exploité au maximum comme esclave (sans aucune rémunération, bien sûr) pour des produits qui servent sur le marché international et national. C’est un problème d’une gravité extrême, chacun voulant conquérir les marchés et ne regardant pas trop aux exigences que l’on devrait poser en ce qui concerne les produits qui proviennent de ces camps.
L’OIT a adopté deux conventions sur ce sujet : la convention n° 29 qui vise à supprimer le travail forcé sous toutes ses formes, et la convention n° 105 qui vise à lutter contre l’utilisation du travail forcé à des fins politiques : mesures d’éducation politique, les punitions pour faits de grève, les mesures de discrimination raciale ou religieuse, sociale, nationale.
Une remarque terminale : le travail pénitentiaire est autorisé par la convention 29 s’il découle d’une décision judiciaire et s’il est exécuté sous le contrôle des autorités. Les détenus ne peuvent pas être utilisés contre leur gré par des entreprises privées ou des particuliers. Les Chinois et les Coréens contournent ces dispositions : 165 pays sur les 178 membres de l’OIT ont ratifié la convention 29 ; 163 pays ont ratifié la convention 105. Avec la recommandation d’abolir tout travail forcé sur la surface de la terre – mais il y a beaucoup à faire pour y parvenir !
En France, le travail forcé n’existe pas dans le code pénal. Mais l’article 212-1 sanctionne par la réclusion criminelle à perpétuité le crime contre l’humanité comprenant la mise en esclavage ; l’article 225-4 sanctionne par 10 ans d’emprisonnement la traite des êtres humains, avec 1,5 million d’euros d’amende ; l’article 225-13 sanctionne par 5 ans de prison les conditions de travail contraires à la dignité humaine, avec 150 000 d’euros d’amende.
Voilà la situation mondiale. L’Amicale de Mauthausen pose ainsi les problèmes d’aujourd’hui en fonction de l’expérience que ses membres ont malheureusement vécue. A Nantes, le sujet était bienvenu, parce que nous nous efforçons d’être un foyer pour l’abolition de l’esclavage.
Les sources sont disponibles sur internet (google) : les enquêtes de l’OIT, les témoignages de la « Laogaï Research Foundation », les témoignages des survivants nord-coréens.

Y. Guin