Livres (Bulletin n°292)


LIVRES

C’est en hiver que les jours rallongent. Joseph BIALOT

Déporté français (d’origine polonaise) et parce que Juif, l’auteur raconte Auschwitz. Mais le récit est d’une structure plus complexe : Joseph Bialot est écrivain, et plus spécialement de romans policiers. Ce livre, qui donc s’inscrit dans le parcours de l’auteur comme le retour obligé vers un temps qui ne passe pas, comme un vieux compte à régler avec soi-même et avec la vulgate de la mémoire, apparaît d’abord très écrit. Il propose l’imbrication de trois trames : l’itinéraire du retour, via l’URSS, sur un bateau, d’Odessa à Marseille ; les flashes de la mémoire proche, celle de l’hiver 1944-1945 (l’Armée rouge est à Auschwitz le 27 janvier) ; la rémanence de la mémoire du camp et les réflexions d’aujourd’hui.
On puisera dans ce livre, en nombre, des séquences du vécu concentrationnaire, ici façonnées avec un savoir-faire efficace : citons l’appel, la chasse aux mégots, la séance de gymnastique, les poux, la faim, les latrines, et aussi les remarques à l’emporte-pièce sur les Polonais. Ou par exemple ceci :
" Je me suis souvent demandé si nous, les survivants, n’avions pas failli à notre retour. J’ai pensé que nous aurions dû devenir des tueurs. Pour chaque mort, pour chaque enfant tué, un enfant tué, pour chaque torturé un torturé, pour chaque désespoir, un désespoir. Le prix à payer pour pouvoir, peut-être dormir sans rêves.

" Mais, si nous l’avions fait, nous assurions la victoire des SS. Nous devenions comme eux. Ce sont ces chiens enragés qui nous ont refilé la rage et, plus d’un demi-siècle après, lorsque je vois des images d’enfants des camps, ou lorsqu’un film me balance certains regards à la gueule, remonte dans mes tripes cette fureur glacée qui me transforme mentalement en animal fou. "

Daniel SIMON

Seuil, 2002. 281 p. 16 euros.


LE DEPORTE IMRE KERTESZ, PRIX NOBEL DE LITTERATURE.


En octobre dernier [voir Bulletin 291], le prix Nobel de littérature a été attribué à l'écrivain hongrois Imre Kertész qui, dans son dernier livre, autobiographique, Le refus, met en scène un personnage confronté au rejet de son récit Etre sans destin par les éditeurs hongrois de la période stalinienne, mais qui reprend la plume néanmoins.
Jusqu'à cette consécration, l'oeuvre d'Imre Kertész était peu connue. Etre sans destin fut publié pour la première fois en Hongrie en 1975, après dix années de rédaction, quand Kertész vivait de travaux d’écriture essentiellement alimentaires. D'abord traduit en allemand, ce livre n'est paru en français qu'en 1998. Mais pour l'auteur, dans son pays, il avait fallu attendre la chute du communisme en 1989 pour être enfin reconnu.
A l'instar des autres démocraties populaires, la Hongrie n' a pas voulu considérer l'expérience des camps comme une spécificité de la Seconde Guerre Mondiale ni de son histoire nationale. Le régime s'est mis en place sur les ruines d'un pays dévasté pour avoir servi de champ de bataille entre les armées russe et allemande durant la dernière année de la guerre et s'est inscrit immédiatement dans les nouvelles logiques de la guerre froide qui ne pouvaient composer avec le passé immédiat. Il est vrai que ce passé était paradoxal. La Hongrie avait commencé la guerre aux côtés de l'Allemagne et elle l'a terminée délivrée par les Soviétiques… Alors que, jusqu'en 1944, la situation des Juifs hongrois avait été relativement préservée, près de 569 000 ont été exterminés, les déportations ayant commencé le 16 avril 1944 ! Sur le territoire de la Hongrie d’avant 1920, vivaient 823 000 Juifs. Grand centre de tradition ashkénaze et passage obligé des migrations juives fuyant les pogroms de l’Est, Budapest (comme Vienne ou Prague) était un pôle d'assimilation de la bourgeoisie juive dont la magyarisation fut rapide.
Imre Kertész, Juif de Budapest, fut déporté à l'âge de 15 ans en juillet 1944. Son éducation fut relativement peu religieuse. Quand un oncle l'invite à prier et à se receuillir pour son père au moment du départ de celui-ci pour un camp de travail, l'adolescent ne comprend pas la prière en question. Plus tard à Buchenwald, il rencontre un autre juif hongrois qui s'adresse à lui en hébreu, mais il ne peut lui répondre qu'en hongrois. Bien que d'origine relativement modeste, il est peut-être une illustration de cette communauté juive de Budapest dont l'assimilation était presque une condition majeure pour les Hongrois en ce XIXe siècle des luttes nationales. Si bien que son affiliation de Juif est restée pour l'écrivain une définition imposée par l'ennemi.
Aussi, quand les événements le saisissent, il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il vit sa première journée de déportation avec beaucoup de curiosité, et un certain détachement. Il précise même que l'officier nazi auquel le groupe se trouve confronté était "un bel homme, sportif, dans l'ensemble, il faisait penser aux acteurs de cinéma." Ses références sont celles d'un garçon de quinze ans.
La narration se calque sur la manière dont un adolescent assez naïf va vivre, voir et intégrer cette expérience avec une observation fondée sur un très court vécu du fait de sa jeunesse, mais stimulée drastiquement par ce à quoi il se trouve confronté. Quand il rentre à Budapest et qu'il retrouve des connaissances de la famille, on lui annonce d'abord la disparition de son père à Mauthausen, puis on lui sert un bon repas, on soupire sur les difficultés du quotidien durant ces années de guerre et enfin on lui demande quels sont ses projets pour l'avenir en lui conseillant d'oublier les atrocités vécues. L'adolescent réplique qu'il ne pourra commander sa mémoire et que son avenir se construira à la suite de cette période, qu'il n'y a pas de renaissance envisageable. Quelques lignes plus loin, il admet cependant savoir déjà que sur sa route, le guette, "comme un piège incontournable, le bonheur". Parce qu'il a seize ans et malgré tout la vie devant lui. Alors que le récit est construit sur la transcription de l'immédiatement vécu, sans recul, avec un regard souvent étonné (le lecteur, lui, sachant ce qui va se passer), la fin montre au contraire une projection soudaine vers un avenir incertain à bien des égards, mais incontestablement réel et palpable, sur lequel il aura tout le loisir d'anticiper. Et puis, il y a ces dernières phrases, étonnantes presque d'incongruité : " puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. (…) Oui, c'est de cela, du bonheur des camps de concentration, que je devrais parler la prochaine fois, quand on me posera des questions.
Si jamais on m'en pose. Et si je ne l'ai pas moi-même oublié ".
Comme si, à la fin de cet ouvrage d'une écriture dense, oppressante, impressionnant travail de reconstitution de la mémoire immédiate, Kertész se projetait brutalement dans l'après, et donc dans ce qui fut au moment de la rédaction d'Etre sans destin.
Aujourd'hui donc, Imre Kertész est un auteur (...) (...) reconnu, salué pour ses travaux d'écriture, de traduction, pour sa philosophie. Il s'est réjoui du prix Nobel comme d'une récompense pour la littérature hongroise. Il est aussi sans doute intéressant de noter, en corrélation, que le parlement hongrois a pris la décision de faire du 16 avril une journée de commémoration nationale, en vigueur depuis 2001, et d'inscrire dorénavant ce chapitre d'histoire dans les leçons des écoles secondaires.

Hélène LIEUGARD

En français, aux éditions Actes sud :
Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas.
Etre sans destin.

(aussi en Poche, coll. 10/18 - 8,08 euros),
Le refus.