Histoires : une intervention chirurgicale au Kommando de Blanchard



Contrairement à ce qui se faisait à l'infirmerie de Mauthausen et de certains camps annexes (Ebensee, Gusen), dans celle du camp de Melk aucun détenu n'a pu bénéficier d'une intervention chirurgicale. En principe, ceux qui devaient être opérés étaient renvoyés au camp central. Or, rares étaient ceux qui revenaient rétablis de Mauthausen. La plupart étaient dirigés sur Hartheim.
Conscient de ce danger quand, au mois de juillet 1944, notre camarade Blanchard qui occupait la fonction de Kapo du commando d'Amstetten a dû être opéré d'urgence, le groupe de résistants de l'infirmerie a décidé de tout tenter pour l'opérer sur place avec les moyens du bord, malgré le risque que cela comportait, non seulement pour Blanchard, mais également pour les camarades travaillant à l'infirmerie. A ce moment, le "maître absolu" du Revier était le sous-officier SS Wohlrab, prédécesseur de Musikant, à qui il n'avait rien à envier sur le plan du sadisme.
Indépendamment du danger de la découverte de l'intervention, il y avait de nombreux obstacles à surmonter. Guy Lemordant, le médecin-détenu à qui de nombreux camarades doivent leur survie, prit en main l'organisation. Blanchard souffrait d'une otite purulente qui nécessitait l'intervention d'un spécialiste O.R.L. Or personne parmi les médecins du Revier n'était compétent dans ce domaine. Après avoir consulté avec Pichon les fiches des Juifs hongrois nouvellement arrivés, Lemordant a découvert qu'il y avait parmi eux un O.R.L. éminent, le Dr Szücs, qui travaillait sur le chantier de Roggendorf où il occupait la fonction enviée de nettoyeur des latrines. Lemordant alla le trouver et celui-ci le suivit à l'infirmerie. Il examina Blanchard et conclut à la nécessité d'une intervention immédiate. Pour l'effectuer, il avait besoin d'instruments spéciaux que, naturellement, le Revier ne possédait pas. Lemordant lui demanda de les dessiner et deux camarades de l'atelier de la mécanique (Marcel Gaguière et Serge Chasson) les ont fabriqués en hâte. L'opération devait se dérouler à un endroit où on courait peu de risques d'être découvert par le SS : il fut donc décidé que celle-ci se déroulerait dans la cave qui servait de morgue.
"C'est une image d'horreur qui m'a sauté aux yeux en pénétrant dans la cave. Je n'avais encore jamais vu rien de semblable. Tout autour étaient entassés, jusqu'au plafond, contre les murs, les squelettes amaigris des cadavres qui, surpris dans leur danse macabre, semblaient observer de leurs yeux vitreux les événements " (Dr. Szücs,Le Zählappe-appel).
Deux détenus de l'infirmerie l'assistaient, l'un éclairant comme il pouvait, l'autre essayant d'éloigner les mouches. Lemordant pratiqua l'anesthésie.
"J'étais en train de délimiter la tumeur que je devais extraire quand j'ai entendu ,derrière moi, des pas. Au visage décomposé de Lemordant qui se trouvait face à mo,i j'ai compris que nous étions découverts. Le SS Wohlrab se tenait derrière moi, si près que je sentais son haleine. Nous étions pétris de peur. "C'est honteux ce que vous faites à ce pauvre type ! Vous appelez ça une opération ? Finissez ou c'est moi qui vais vous finir !" Dans le silence qui perdurait je me suis entendu dire : " Laissez-nous terminer notre travail, si votre travail est de nous tuer, je vous prie d'attendre la fin de l'opération." (Szücs).
Le SS a jeté un regard sur la plaie, il a marmonné quelque chose entre ses dents et il est reparti. Le travail a pu continuer. Le Dr. Szücs a extrait de la méninge la partie déjà infectée, une tumeur de la grosseur d'un sou environ, puis il a refermé la plaie. L'opération avait duré deux heures et demie. Blanchard était sauvé grâce à la solidarité de camarades de toutes origines. Un peu plus tard, il a pu reprendre son travail au grand soulagement des détenus de son kommando.
Le SS. Wohlrab, pour récompenser Szücs, lui administra immédiatement les ving-cinq coups de Schlague réglementaires.

Ernest Vinurel