Le
kommando de Blanchard tient une place bien particulière dans
lhistoire des Français de Melk et, de crainte quil
napparaisse pas suffisamment dans louvrage de Bertrand Perz,
il paraît judicieux den laisser une trace dans les annales
de lAmicale.
Dans le tumulte des premiers jours de la caserne de Melk en cours de
transformation en mini-camp de concentration (barbelés et miradors),
dans le tohu-bohu vertigineux des garages, lors des travaux préparatoires
particulièrement pénibles du chantier de Loosdorf-Roggendorf,
Henri Blanchard, jeune chimiste résistant des MUR de la région
de Nice, décide un jour de faire savoir à Antonin Pichon,
le second de la Schreibstube, quil parle allemand. En fait, il
a appris lallemand au lycée et la pratiqué
en diverses occasions. Il se débrouille dans le langage élémentaire
du camp et nest pas bloqué par le virulent accent autrichien
de certains Polir (contremaîtres).
Un matin de mai, le kommando " Hopferwieser Melk zwanzig Häftlinge
" passe la porte du camp. Blanchard, le bonnet à la main,
a poussé les hurlements dusage. Dix neuf autres Français
marchent vaillamment à ses côtés, toutes claquettes
claquantes. Il y a là William Courrier Bossan, M. Faure, R. Gille,
P. Saint-Macary, G. Bernard, J. Rozo, etc. Le kommando est affecté
à une entreprise de charpenterie-menuiserie qui a le marché
de la construction de la gare particulière des Häftlinge,
juste à côté de la gare normale de Melk sur
la grande ligne de Linz à Vienne, et en fait de Paris à
Vienne, ce qui fait que les travailleurs voient tous les jours passer
des wagons avec la plaque " Paris Oest Wien Westbahnhof
".
Trois semaines de travail : travail sérieux car il faut bien
accomplir les tâches, cest-à-dire mettre en place
les deux quais en implantant des supports dans le talus puis une charpente
et un plancher (en termes de génie militaire, un paletage), des
escaliers daccès, travail soutenu relativement fatigant,
mais travail facile, car tout se passe en français
Blanchard
prend les ordres en allemand et les traduit en instructions claires
et précises pour sa main duvre de bonne volonté.
Pour tous ceux qui sont là, cest enfin une façon
normale de travailler, à linverse des hurlements incompréhensibles
et des coups de matraque (le gummi) des kapos germaniques, incompétents
de surcroît. Alors que léquipe des Français
mettant en commun toutes ses compétences et un peu de son intelligence
arrive à exécuter honorablement toutes les tâches,
sans bruit et sans coups. On se débrouille entre copains, manuels
et intellectuels, costauds et ingénieux, adroits et maladroits
pour aller au bout des choses sans devenir, bien évidemment,
stakhanovistes du Grand Reich
Soupe de midi distribuée sur le chantier, donc équitablement
répartie et sans heurt. Une vie vivable, mais elle a une fin
: la gare est prête à fonctionner, le kommando va inéluctablement
être dissous. Quallons-nous devenir, sinterrogent
les vingt Français ?
Le lundi suivant, le même groupe ou presque passe la porte du
camp sous le nom de " Hopferwieser Amstetten ", se dirige
vers la gare normale et embarque
dans le train " civil "
vers Amstetten, une ville un peu plus importante que Melk située
à quarante kilomètres à louest. Une petite
heure de repos dans un wagon de voyageurs, bon début de journée.
A proximité immédiate de la gare, au siège de lentreprise
Hopferwieser, une importante scierie et ses dépendances, des
équipes sont formées dans le calme pour divers petits
chantiers de terrassement ou de manutention où chacun se met
paisiblement au travail jusquà midi.
Tout va bien et va encore mieux quand arrivent sur le chantier des bouthéons
de soupe " maison " et, merveille des merveilles, des pommes
de terre bouillies. On consomme sans se poser de questions et on repart
au travail jusque vers cinq heures où lon reprend le train,
nouvelle heure de calme. Cest trop beau pour être vrai et
pourtant ce nest pas encore fini : à larrivée
au block, distribution de la soupe de midi qui attendait.
Les jours sécoulent sans difficultés majeures, le
kommando est reconduit chaque matin, sur le chantier, le travail nest
pas spécialement pénible. Les avantages sont tels que
cela paraît invraisemblable : heures de calme et en fait de repos
dans lomnibus matin et soir (on apprend même les noms des
stations Pöchlarn, Ybbs-Kremmelbach
), soupe et pommes
de terre à midi, soupe et ration de pain le soir. Si invraisemblable
que cela ne devrait pas durer.
Et pourtant, ça dure. Un prisonnier de guerre crie à travers
la rue qui longe lenceinte de lusine : "Ils ont débarqué
! ". Il est midi, le 6 juin 1944.
Le kommando fonctionnera jusquà lévacuation
de Melk mais, assez rapidement, larrivée dun Oberkapo,
devenu le supérieur (théorique ?) de Blanchard, vient
pourtant mettre quelques bémols à cette félicité.
Il faut se méfier de lui, car il intervient dans le travail,
pousse au rendement, ne veut évidemment pas comprendre que les
intellectuels quil méprise ne sont pas des as de la pelle
et surtout de la pioche, il note les matricules de ceux quil estime
fautifs et les fait virer du kommando. Les exclus sont parfois sauvés
par la Schreibstube, mais tous ceux qui partent, en dépit de
la solidarité active de ceux (...) (...)qui restent et partagent
la soupe du soir, sont remis au sort commun et ne survivront pas tous
aux épreuves.
LOberkapo, baptisé par la suite " le chien dAmstetten
", paiera de sa vie, beaucoup plus tard, à Ebensee, son
zèle incongru. Il sera précipité dans la piscine
et noyé par quelques survivants, les plus blessés par
la disparition de leurs amis exclus du kommando.
Ce kommando restera à tout jamais le kommando de Blanchard.
Même quand on saura, quelques jours après la libération,
en arrivant en France, que Blanchard était le nom de guerre et
de résistance dHenri Rosen.
Des anciens du kommando