La mémoire de mauthausen : sauvegarde et médiation

Travaux du 39° Congrès de l'Amicale des déportés, familles et amis de Mauthausen

4 - 7 octobre 2002


 

L’Université de Rouen :
Jean-Marie Winkler

Professeur à l’Université de Rouen,
chaire d’études autrichiennes

Jean Marie Winkler, titulaire d’une chaire d’études autrichiennes à l’Université de Rouen, souhaitant axer son intervention sur la relation entre témoin/témoignage et Université.


Si les universitaires, dans leur immense majorité, sont sensibilisés à la question de la Déportation (et les recherches sur le sujet nombreuses), il est plus difficile d’affirmer que l’Université française ait réussi à appréhender toute l’ampleur de la question. Un obstacle structurel vient de la spécialisation des études, et de la séparation entre les filières, en dépit de toute volonté de transversalité. A la différence de ses homologues européens, un étudiant français n’étudiera qu’une seule discipline, ses digressions intellectuelles restant cantonnées à de rares matières appelées " mineures " ou " sous-dominantes ". Or, étudier Mauthausen relève, bien sûr, de l’Histoire (et les historiens ont bien compris l’importance de la tâche qui est la leur). Mais comment justifier que des étudiants germanistes, souvent futurs professeurs d’allemand et, à ce titre, médiateurs vigilants de la Mémoire, n’aient pas la possibilité d’étudier Mauthausen, parce qu’ils ne sont pas historiens ? Quid également des hispanistes, qui pourraient apporter de précieuses lumières à la connaissance de la vie concentrationnaire, tout en complétant une réécriture du 20ème siècle, ou " siècle des conflits ", avec la guerre d’Espagne. Les Déportés le savent bien, quand ils se retrouvent aujourd’hui… L’approche du phénomène concentrationnaire est nécessairement multiple : en ce sens, le cadre actuel de l’Université française est un frein structurel à une approche autre que celle, légitime mais incomplète, qui est d’ordre historique. Alors que la construction européenne est sur toutes les lèvres (et, espérons-le, dans les cœurs), tandis que l’on ne parle plus qu’en aires culturelles ou en interculturalité, les cursus traditionnels français du supérieur restent étrangement cloisonnés. Comment, dans ces conditions, enseigner Mauthausen à l’Université ?
Le cas de l’Université de Rouen est particulier, puisque la chaire d’études autrichiennes, la seule de France, a été créée par un Déporté résistant autrichien, le Prof. Felix Kreissler, alias Felix Lebrun dans la résistance (et déporté à Buchenwald sous ce nom d’emprunt en tant que résistant communiste français). Dans le cadre de l’enseignement de civilisation autrichienne, élément obligatoire du DEUG et de la licence d’allemand à Rouen, il n’a pas été très difficile de faire porter l’étude, en troisième année, sur Mauthausen. Pour traiter de l’ " Ostmark " ou de l’Autriche annexée sous la botte nazie (1938-1945), un cours traditionnel construit autour de la problématique de la non-existence de l’Autriche, " victime " supposée (ou autoproclamée) du national-socialisme, peut se nourrir utilement de l’étude de Mauthausen. Même si le fonctionnement du système concentrationnaire oblige à un rappel historique et à un retour critique sur l’idéologie nationale-socialiste allemande, les questions de l’identité autrichienne entre 1934 et 1938 (" austrofascisme ") et de la culpabilité autrichienne après l’Anschluss sont parfaitement abordables à partir de la présence, en Autriche, du camp de Mauthausen et de ses kommandos. Les étudiants germanistes auront l’avantage d’avoir été sensibilisés, dès la deuxième année d’études, à la spécificité culturelle autrichienne ; de même qu’il sont capables d’aborder les documents en langue allemande, autrichiens antifascistes ou pro-nazis, d’avant et d’après l’Anschluss. Ce point a été au programme de l’année universitaire 2001-2002, et force est de constater qu’il a su captiver l’attention des étudiants germanistes, tout en permettant d’évaluer des connaissances à travers une dissertation universitaire qui s’interrogeait sur l’identité et sur l’existence paradoxales de l’Autriche, victime ou non. Mauthausen est toujours inscrit au programme de la licence d’allemand à Rouen, pour 2002-2003 (second semestre).
A ce stade de la démarche, la question n’était plus de savoir s’il était possible de faire un cours sur Mauthausen, mais comment faire ce cours ? Les ouvrages de référence ne manquent pas, heureusement, l’Amicale dispose d’une documentation abondante, et le site web de l’Amicale a souvent été, pour les étudiants, un moyen de prendre contact avec une réalité qu’ils redoutaient. Après quelques cours magistraux sur la question juridique et politique de la non-existence de l’Autriche, sur les préalables historiques ayant mené à l’Anschluss, et sur la germanisation forcée d’une " Ostmark " pourtant annexée avec le soutien massif de sa population rassemblée sur la " Heldenplatz " viennoise, il a fallu inventer de toutes pièces une démarche didactique, pour faire de Mauthausen un objet d’enseignement. En effet, une description factuelle du camp, de son édification, son évolution et son fonctionnement (avec les kommandos) s’est rapidement révélée très abstraite, et les chiffres (nombre des déportés, répartition par nationalités, nombre des victimes…), pourtant indispensables, n’ont guère corrigé ce défaut. La réalité de Mauthausen, même pour des étudiants germanistes, est lointaine… L’utilisation de documentaires audiovisuels a rendu présente la carrière et la " Todesstiege ", de même que les témoignages filmés, dans leur authenticité et leur diversité, ont permis aux étudiants de compléter leur savoir livresque par une dimension humaine, souvent plus motivante d’ailleurs. C’est devant le succès de cette démarche, qui venait compléter le cours traditionnel, qu’est née l’idée d’associer étude et témoignage. En mars 2002, Monsieur Ernest Vinurel nous a fait l’honneur de venir, devant l’ensemble des étudiants germanistes rouennais réunis pour la circonstance, parler de son expérience concentrationnaire à Mauthausen. Le soutien de l’Université de Rouen a été immédiat et massif : les enseignants germanistes ont tous banalisé leurs cours, afin de permettre aux étudiants de venir, le Doyen de la Faculté des Lettres, le Prof. Denis Retaillé a ouvert la séance en personne, tandis que le service audiovisuel de l’Université avait mobilisé deux techniciens derrière des caméras de télévision, ainsi qu’un dispositif complet d’éclairage et de prise de son. Le silence des étudiants durant la conférence, leurs nombreuses questions durant la longue discussion informelle qui suivit, le livre d’or confectionné spontanément, ainsi que la présence, encore aujourd’hui, dans les couloirs de l’Université de Rouen, des paroles, des échos de la voix de Monsieur Vinurel sont, si besoin était, les preuves d’une immense réussite. La dimension du témoignage avait enrichi un enseignement universitaire nécessairement réducteur (car comment enseigner le vécu ?), de même que le témoignage avait soulevé des questions dont le cours pouvait s’emparer pour les approfondir, à la lumière d’une démarche scientifique.
On le sait, les relations entre témoins et universitaires n’ont pas toujours été faciles (c’est un euphémisme), et les raisons de ce fossé infranchissable sont connues : un témoin ne pourra témoigner que de son expérience, nécessairement unique et authentique, mais, en contrepartie, fragmentaire. Un universitaire ne pourra étudier que des phénomènes d’ensemble, et enseigner des grandes lignes, au détriment de l’authenticité individuelle. Il n’est pas question, dans mon esprit, de demander à des témoins de se faire intellectuels pour venir enseigner à l’Université. Encore que les recherches menées par certains témoins, devenus de véritables experts scientifiques, mériteraient d’avoir droit de cité dans les amphithéâtres… Le témoignage a sa place au sein de l’Université, dès lors que les universitaires acceptent le témoignage comme tel, avec ses imperfections, ses erreurs dues au temps qui a passé, avec, le cas échéant, ses contradictions et ses partis pris. Il est vrai que les sciences humaines, dans leur ensemble, ne se sont pas encore donné suffisamment les moyens d’appréhender le phénomène du témoignage, dont la composante historique (si elle est légitime, répétons-le) n’est qu’une partie somme toute bien réduite, comparée à la dimension humaine, psychologique, sociale, culturelle et langagière dont les sciences humaines ont fait leur raison d’être. C’est aux universitaires à apprendre comment écouter et faire écouter des témoignages, comment les lire parfois, comme on lit et relit un texte, et non réduire le témoignage à un acte documentaire positiviste, de moins en moins important au fil du temps. Au contraire : il est essentiel, tant que les survivants pourront le faire (et s’ils le désirent) que les témoins viennent devant les étudiants, dans les universités, pour y apporter … leur témoignage. Ni plus. Ni moins. Si vous le souhaitez, vous êtes les bienvenus.

Il faut souligner que Jean-Marie Winkler, aujourd’hui membre de l’Amicale, et dont l’aide nous a été précieuse ces dernières années pour la conception et l’organisation des deux Symposiums de Linz, est titulaire de la chaire de civilisation autrichienne à l’Université de Rouen. C’est-à-dire que ce n’est pas en qualité d’historien qu’il a entrepris d’enseigner Mauthausen. Cependant, des historiens de l’Université de Rouen (qui héberge un Centre d’Etudes et de Recherches autrichiennes) sont aussi en relation avec notre Amicale. Ainsi, Guillaume Caron, présent aujourd’hui parmi nous, a brillamment soutenu tout récemment un mémoire de maîtrise portant sur l’histoire de l’Amicale de 1945 à 1990, travail de recherche effectué sous la direction de Paul Pasteur, et pour lequel il est devenu un familier de notre Amicale depuis un an.