LUniversité
de Rouen :
Jean-Marie Winkler
Professeur
à lUniversité de Rouen,
chaire détudes autrichiennes
Jean Marie Winkler, titulaire dune chaire détudes
autrichiennes à lUniversité de Rouen, souhaitant
axer son intervention sur la relation entre témoin/témoignage
et Université.
Si les universitaires, dans leur immense majorité, sont sensibilisés
à la question de la Déportation (et les recherches sur
le sujet nombreuses), il est plus difficile daffirmer que lUniversité
française ait réussi à appréhender toute
lampleur de la question. Un obstacle structurel vient de la spécialisation
des études, et de la séparation entre les filières,
en dépit de toute volonté de transversalité. A
la différence de ses homologues européens, un étudiant
français nétudiera quune seule discipline,
ses digressions intellectuelles restant cantonnées à de
rares matières appelées " mineures " ou "
sous-dominantes ". Or, étudier Mauthausen relève,
bien sûr, de lHistoire (et les historiens ont bien compris
limportance de la tâche qui est la leur). Mais comment justifier
que des étudiants germanistes, souvent futurs professeurs dallemand
et, à ce titre, médiateurs vigilants de la Mémoire,
naient pas la possibilité détudier Mauthausen,
parce quils ne sont pas historiens ? Quid également des
hispanistes, qui pourraient apporter de précieuses lumières
à la connaissance de la vie concentrationnaire, tout en complétant
une réécriture du 20ème siècle, ou "
siècle des conflits ", avec la guerre dEspagne. Les
Déportés le savent bien, quand ils se retrouvent aujourdhui
Lapproche du phénomène concentrationnaire est nécessairement
multiple : en ce sens, le cadre actuel de lUniversité française
est un frein structurel à une approche autre que celle, légitime
mais incomplète, qui est dordre historique. Alors que la
construction européenne est sur toutes les lèvres (et,
espérons-le, dans les curs), tandis que lon ne parle
plus quen aires culturelles ou en interculturalité, les
cursus traditionnels français du supérieur restent étrangement
cloisonnés. Comment, dans ces conditions, enseigner Mauthausen
à lUniversité ?
Le cas de lUniversité de Rouen est particulier, puisque
la chaire détudes autrichiennes, la seule de France, a
été créée par un Déporté résistant
autrichien, le Prof. Felix Kreissler, alias Felix Lebrun dans la résistance
(et déporté à Buchenwald sous ce nom demprunt
en tant que résistant communiste français). Dans le cadre
de lenseignement de civilisation autrichienne, élément
obligatoire du DEUG et de la licence dallemand à Rouen,
il na pas été très difficile de faire porter
létude, en troisième année, sur Mauthausen.
Pour traiter de l " Ostmark " ou de lAutriche
annexée sous la botte nazie (1938-1945), un cours traditionnel
construit autour de la problématique de la non-existence de lAutriche,
" victime " supposée (ou autoproclamée) du national-socialisme,
peut se nourrir utilement de létude de Mauthausen. Même
si le fonctionnement du système concentrationnaire oblige à
un rappel historique et à un retour critique sur lidéologie
nationale-socialiste allemande, les questions de lidentité
autrichienne entre 1934 et 1938 (" austrofascisme ") et de
la culpabilité autrichienne après lAnschluss sont
parfaitement abordables à partir de la présence, en Autriche,
du camp de Mauthausen et de ses kommandos. Les étudiants germanistes
auront lavantage davoir été sensibilisés,
dès la deuxième année détudes, à
la spécificité culturelle autrichienne ; de même
quil sont capables daborder les documents en langue allemande,
autrichiens antifascistes ou pro-nazis, davant et daprès
lAnschluss. Ce point a été au programme de lannée
universitaire 2001-2002, et force est de constater quil a su captiver
lattention des étudiants germanistes, tout en permettant
dévaluer des connaissances à travers une dissertation
universitaire qui sinterrogeait sur lidentité et
sur lexistence paradoxales de lAutriche, victime ou non.
Mauthausen est toujours inscrit au programme de la licence dallemand
à Rouen, pour 2002-2003 (second semestre).
A ce stade de la démarche, la question nétait plus
de savoir sil était possible de faire un cours sur Mauthausen,
mais comment faire ce cours ? Les ouvrages de référence
ne manquent pas, heureusement, lAmicale dispose dune documentation
abondante, et le site web de lAmicale a souvent été,
pour les étudiants, un moyen de prendre contact avec une réalité
quils redoutaient. Après quelques cours magistraux sur
la question juridique et politique de la non-existence de lAutriche,
sur les préalables historiques ayant mené à lAnschluss,
et sur la germanisation forcée dune " Ostmark "
pourtant annexée avec le soutien massif de sa population rassemblée
sur la " Heldenplatz " viennoise, il a fallu inventer de toutes
pièces une démarche didactique, pour faire de Mauthausen
un objet denseignement. En effet, une description factuelle du
camp, de son édification, son évolution et son fonctionnement
(avec les kommandos) sest rapidement révélée
très abstraite, et les chiffres (nombre des déportés,
répartition par nationalités, nombre des victimes
),
pourtant indispensables, nont guère corrigé ce défaut.
La réalité de Mauthausen, même pour des étudiants
germanistes, est lointaine
Lutilisation de documentaires
audiovisuels a rendu présente la carrière et la "
Todesstiege ", de même que les témoignages filmés,
dans leur authenticité et leur diversité, ont permis aux
étudiants de compléter leur savoir livresque par une dimension
humaine, souvent plus motivante dailleurs. Cest devant le
succès de cette démarche, qui venait compléter
le cours traditionnel, quest née lidée dassocier
étude et témoignage. En mars 2002, Monsieur Ernest Vinurel
nous a fait lhonneur de venir, devant lensemble des étudiants
germanistes rouennais réunis pour la circonstance, parler de
son expérience concentrationnaire à Mauthausen. Le soutien
de lUniversité de Rouen a été immédiat
et massif : les enseignants germanistes ont tous banalisé leurs
cours, afin de permettre aux étudiants de venir, le Doyen de
la Faculté des Lettres, le Prof. Denis Retaillé a ouvert
la séance en personne, tandis que le service audiovisuel de lUniversité
avait mobilisé deux techniciens derrière des caméras
de télévision, ainsi quun dispositif complet déclairage
et de prise de son. Le silence des étudiants durant la conférence,
leurs nombreuses questions durant la longue discussion informelle qui
suivit, le livre dor confectionné spontanément,
ainsi que la présence, encore aujourdhui, dans les couloirs
de lUniversité de Rouen, des paroles, des échos
de la voix de Monsieur Vinurel sont, si besoin était, les preuves
dune immense réussite. La dimension du témoignage
avait enrichi un enseignement universitaire nécessairement réducteur
(car comment enseigner le vécu ?), de même que le témoignage
avait soulevé des questions dont le cours pouvait semparer
pour les approfondir, à la lumière dune démarche
scientifique.
On le sait, les relations entre témoins et universitaires nont
pas toujours été faciles (cest un euphémisme),
et les raisons de ce fossé infranchissable sont connues : un
témoin ne pourra témoigner que de son expérience,
nécessairement unique et authentique, mais, en contrepartie,
fragmentaire. Un universitaire ne pourra étudier que des phénomènes
densemble, et enseigner des grandes lignes, au détriment
de lauthenticité individuelle. Il nest pas question,
dans mon esprit, de demander à des témoins de se faire
intellectuels pour venir enseigner à lUniversité.
Encore que les recherches menées par certains témoins,
devenus de véritables experts scientifiques, mériteraient
davoir droit de cité dans les amphithéâtres
Le témoignage a sa place au sein de lUniversité,
dès lors que les universitaires acceptent le témoignage
comme tel, avec ses imperfections, ses erreurs dues au temps qui a passé,
avec, le cas échéant, ses contradictions et ses partis
pris. Il est vrai que les sciences humaines, dans leur ensemble, ne
se sont pas encore donné suffisamment les moyens dappréhender
le phénomène du témoignage, dont la composante
historique (si elle est légitime, répétons-le)
nest quune partie somme toute bien réduite, comparée
à la dimension humaine, psychologique, sociale, culturelle et
langagière dont les sciences humaines ont fait leur raison dêtre.
Cest aux universitaires à apprendre comment écouter
et faire écouter des témoignages, comment les lire parfois,
comme on lit et relit un texte, et non réduire le témoignage
à un acte documentaire positiviste, de moins en moins important
au fil du temps. Au contraire : il est essentiel, tant que les survivants
pourront le faire (et sils le désirent) que les témoins
viennent devant les étudiants, dans les universités, pour
y apporter
leur témoignage. Ni plus. Ni moins. Si vous
le souhaitez, vous êtes les bienvenus.
Il
faut souligner que Jean-Marie Winkler, aujourdhui membre de lAmicale,
et dont laide nous a été précieuse ces dernières
années pour la conception et lorganisation des deux Symposiums
de Linz, est titulaire de la chaire de civilisation autrichienne à
lUniversité de Rouen. Cest-à-dire que ce nest
pas en qualité dhistorien quil a entrepris denseigner
Mauthausen. Cependant, des historiens de lUniversité de
Rouen (qui héberge un Centre dEtudes et de Recherches autrichiennes)
sont aussi en relation avec notre Amicale. Ainsi, Guillaume Caron, présent
aujourdhui parmi nous, a brillamment soutenu tout récemment
un mémoire de maîtrise portant sur lhistoire de lAmicale
de 1945 à 1990, travail de recherche effectué sous la
direction de Paul Pasteur, et pour lequel il est devenu un familier
de notre Amicale depuis un an.