La mémoire de mauthausen : sauvegarde et médiation

Travaux du 39° Congrès de l'Amicale des déportés, familles et amis de Mauthausen

4 - 7 octobre 2002


Présentation
par Daniel SIMON

Cet après-midi, diverses personnalités et de nombreuses personnes nous font l’honneur de nous rejoindre. De fait, si nous sommes une Amicale – ô combien ! –, nous sommes aussi en quête d’interlocuteurs et de partenaires.
Depuis cinquante-sept ans, le maître-mot des associations de rescapés des camps est la transmission. Objectif paradoxal, certes, puisque l’exigence de faire connaître ce que fut le vécu concentrationnaire se heurte à la certitude qu’une part essentielle en est intransmissible.
Longtemps, c’est la transmission directe qui s’est effectuée, mêlée à la vie même : souvenirs et témoignages confiés d’abord aux conjoints, enfants et proches ; puis messages aux historiens, afin de leur indiquer des dates, des parcours, leur relater des épisodes, et contributions individuelles ou impulsées par les associations à la recherche historique ; enfin, le souci de transmettre a visé "les jeunes" (et ce mot est, pour les Déportés, très extensible…).
Aujourd’hui, les rescapés des camps savent qu’il leur faut aussi songer à léguer, déposer en d’autres mains le fardeau. Ils expérimentent des passages de relais, et deviennent observateurs et juges du reflet de leurs souvenirs et de leur message. La majorité des membres de notre Amicale sont ainsi, aujourd’hui, des non-déportés, à ce titre dépositaires de ce legs. Bien entendu, la question est : avec quelle légitimité, et pour quelles responsabilités ? Je ne proposerai ici, très rapidement, que deux réponses :
1- La mémoire emprunte des chemins obscurs et imprévus, et il importe de la saisir dans ses manifestations d’aujourd’hui. Chaque année, des personnes qui ont laissé en sommeil un ancrage (familial ou autre) à Mauthausen nous contactent, pour faire avec nous le voyage de Mauthausen, pour la première fois. Ou bien le nom de Mauthausen ayant circulé dans les médias régionaux, à l’occasion de ce congrès, une mémoire enfouie se réveille, et de nouveaux amis sont ainsi parmi nous aujourd’hui. En un sens, ce qui s’est passé à Mauthausen ne s’éloigne pas de nous, je veux dire de notre conscience : ce n’est pas réductible à un moment du passé. Auschwitz, Mauthausen ne sont pas destinés à devenir un chapitre, puis un paragraphe, puis une parenthèse des manuels d’histoire. En réalité, la mémoire des camps se creuse en nous comme une dimension de notre patrimoine culturel, parce qu’elle exprime des questions centrales d’aujourd’hui : le camp, l’esclavage, l’extermination, dans une logique de modernité ; de même l’homme-stück, le moribond-musulman, le cadavre-marchandise ; enfin l’alternative pour l’humanité, que le camp a exacerbée, entre loi de la jungle et solidarités.
2- L’effort de connaissance de ce que furent les camps est loin d’être accompli. Le système est connu, dans ses grandes lignes ; mais le vécu concentrationnaire reste mal appréhendé. Les témoignages que les rescapés ont produits et produisent en quantité sont, depuis peu, rationnellement archivés ; mais leur exploitation est dans les limbes : elle requiert des démarches universitaires nouvelles, celles du professeur Kuon à Salzbourg, celle du professeur Botz à Vienne, relayée à Grenoble par l’équipe d’Anne-Marie Granet, spécialiste de la mémoire orale. Il est essentiel d’affirmer que tous les témoignages, toutes les archives, tous les documents sont importants, et que l’histoire des camps n’est pas bouclée : la connaissance de la société concentrationnaire requerra l’ensemble des sciences humaines, et ce travail est à peine commencé.
Voilà ce que nous disons aujourd’hui tant aux Déportés eux-mêmes qu’aux amis qui nous rejoignent. Et voilà pourquoi nous allons écouter, cet après-midi, nos partenaires spécialistes de la sauvegarde et de la médiation.