Présentation
par Daniel SIMON
Cet
après-midi, diverses personnalités et de nombreuses personnes
nous font lhonneur de nous rejoindre. De fait, si nous sommes
une Amicale ô combien ! , nous sommes aussi en quête
dinterlocuteurs et de partenaires.
Depuis cinquante-sept ans, le maître-mot des associations de rescapés
des camps est la transmission. Objectif paradoxal, certes, puisque lexigence
de faire connaître ce que fut le vécu concentrationnaire
se heurte à la certitude quune part essentielle en est
intransmissible.
Longtemps, cest la transmission directe qui sest effectuée,
mêlée à la vie même : souvenirs et témoignages
confiés dabord aux conjoints, enfants et proches ; puis
messages aux historiens, afin de leur indiquer des dates, des parcours,
leur relater des épisodes, et contributions individuelles ou
impulsées par les associations à la recherche historique
; enfin, le souci de transmettre a visé "les jeunes"
(et ce mot est, pour les Déportés, très extensible
).
Aujourdhui, les rescapés des camps savent quil leur
faut aussi songer à léguer, déposer en dautres
mains le fardeau. Ils expérimentent des passages de relais, et
deviennent observateurs et juges du reflet de leurs souvenirs et de
leur message. La majorité des membres de notre Amicale sont ainsi,
aujourdhui, des non-déportés, à ce titre
dépositaires de ce legs. Bien entendu, la question est : avec
quelle légitimité, et pour quelles responsabilités
? Je ne proposerai ici, très rapidement, que deux réponses
:
1- La mémoire emprunte des chemins obscurs et imprévus,
et il importe de la saisir dans ses manifestations daujourdhui.
Chaque année, des personnes qui ont laissé en sommeil
un ancrage (familial ou autre) à Mauthausen nous contactent,
pour faire avec nous le voyage de Mauthausen, pour la première
fois. Ou bien le nom de Mauthausen ayant circulé dans les médias
régionaux, à loccasion de ce congrès, une
mémoire enfouie se réveille, et de nouveaux amis sont
ainsi parmi nous aujourdhui. En un sens, ce qui sest passé
à Mauthausen ne séloigne pas de nous, je veux dire
de notre conscience : ce nest pas réductible à un
moment du passé. Auschwitz, Mauthausen ne sont pas destinés
à devenir un chapitre, puis un paragraphe, puis une parenthèse
des manuels dhistoire. En réalité, la mémoire
des camps se creuse en nous comme une dimension de notre patrimoine
culturel, parce quelle exprime des questions centrales daujourdhui
: le camp, lesclavage, lextermination, dans une logique
de modernité ; de même lhomme-stück, le moribond-musulman,
le cadavre-marchandise ; enfin lalternative pour lhumanité,
que le camp a exacerbée, entre loi de la jungle et solidarités.
2- Leffort de connaissance de ce que furent les camps est loin
dêtre accompli. Le système est connu, dans ses grandes
lignes ; mais le vécu concentrationnaire reste mal appréhendé.
Les témoignages que les rescapés ont produits et produisent
en quantité sont, depuis peu, rationnellement archivés
; mais leur exploitation est dans les limbes : elle requiert des démarches
universitaires nouvelles, celles du professeur Kuon à Salzbourg,
celle du professeur Botz à Vienne, relayée à Grenoble
par léquipe dAnne-Marie Granet, spécialiste
de la mémoire orale. Il est essentiel daffirmer que tous
les témoignages, toutes les archives, tous les documents sont
importants, et que lhistoire des camps nest pas bouclée
: la connaissance de la société concentrationnaire requerra
lensemble des sciences humaines, et ce travail est à peine
commencé.
Voilà ce que nous disons aujourdhui tant aux Déportés
eux-mêmes quaux amis qui nous rejoignent. Et voilà
pourquoi nous allons écouter, cet après-midi, nos partenaires
spécialistes de la sauvegarde et de la médiation.