Intervention
de Patricia GILLET
Conservateur en chef du patrimoine aux Archives nationales
Je suis conservateur au sein de la Section du XXe siècle du Centre
historique des Archives nationales, chargée entre autres des
fonds privés de la Seconde Guerre mondiale.
Le but de cette rencontre est de réfléchir ensemble à
la sauvegarde des archives de la Déportation et tenter de répondre
aux questions que vous pouvez vous poser à ce sujet.
Cette réflexion, nous lavons entreprise il y a déjà
quelques années, et elle a connu deux étapes :
I / Elle sest dabord appuyée sur une tentative de
recenser lensemble des archives disponibles, pour partir sur de
bonnes bases. Une enquête, conduite à linitiative
de la Direction des Archives de France et de lInstitut dhistoire
du temps présent en 1994, a ainsi débouché sur
le Guide des sources de la Seconde Guerre mondiale en France, puis nous
nous sommes associés à la Fondation pour la Mémoire
de la Déportation pour publier en 1996 un guide spécifique
sur la Déportation. À cette occasion a été
mise en évidence lexistence de grands lieux de conservation
pour ces archives (les Archives nationales bien sûr et le ministère
des Anciens Combattants, mais aussi des musées comme celui de
Besançon), mais nous avons pris conscience dans le même
temps de lextraordinaire dispersion des papiers restés
en mains privées (en possession dassociations et de particuliers)
et du danger que ces papiers courent à brève échéance.
On pourrait évoquer aussi le travail mené par lAssociation
pour des études sur la Résistance intérieure (AERI),
créée sous les auspices de Serge Ravanel pour préparer
des CD-Roms dans les départements, et qui a mis à jour
à cette occasion les trésors détenus par les anciens
acteurs de la période, résistants et déportés.
II / Face à ces constatations, sest imposé le souci
évident dassurer la pérennité de ces documents.
Et pour cela, il sagit pour chacun dentre vous de vous poser
quelques questions très simples :
- quels sont-ils en général ?
- quelles sont mes intentions en ce qui les concerne ?
- et, en corollaire, une 3e question : quels dangers les menacent qui
justifient que je fasse quelque chose ?
Première question donc : quels sont en général
ces documents ? et surtout : quels sont ceux que je possède ?
Il y a dabord ce quon pourrait appeler les archives historiques,
infiniment précieuses et rares, celles qui datent de la période
de la déportation :
- des listes de déportés ou des listes de convois rapportées
des camps
- des poèmes ou des dessins, des billets manuscrits, des carnets,
journaux de bord ou recueils de notes diverses
- des photographies
- des objets également : plaques de numéros matricules,
tenues de déportés, objets de la vie quotidienne, parfois
confectionnés par les déportés eux-mêmes
(gamelles, quarts, couverts, sacs de jute, etc.), croix, napperons,
médailles
Il y a ensuite tous les témoignages, quils soient spontanés
ou suscités par des questionnaires lancés par les amicales
ou par des historiens, ou des scolaires, et ce à des époques
très variables (dès le retour des camps ou des années
plus tard, voire très récemment). Je ninsiste pas
sur leur intérêt ni sur la nécessité pour
les historiens den recueillir le plus possible, afin de multiplier
les points de vue et de pouvoir les valider en les confrontant les uns
aux autres. Autre remarque, cest que leur support importe peu,
quil sagisse de simples pages dactylographiées, de
cahiers manuscrits soigneusement rédigés ou encore de
cassettes audio et vidéo.
Dans cette catégorie, on peut signaler également pour
mémoire des études sur la pathologie concentrationnaire,
des mémoires universitaires consacrés à tel camp
ou à tel aspect de la vie des déportés, des ouvrages
anciens sur les camps (en particulier des témoignages édités
dans limmédiat après-guerre et devenus introuvables).
Enfin, et elles ne sont pas à négliger, il y a les archives
produites par les associations et les amicales, qui, outre quelles
renseignent sur leurs membres, témoignent aussi et surtout de
laction de ces amicales dans le domaine de la mémoire et
de la solidarité et de leur implication dans la vie civique.
Parmi ces archives de fonctionnement, outre les classiques statuts,
dossiers comptables ou fichiers dadhérents, il faut citer
en particulier les procès-verbaux dassemblées générales,
la correspondance, les dossiers relatifs à laction sociale,
aux cérémonies, aux pèlerinages, à lorganisation
de colloques ou dexpositions, à la construction de mémoriaux,
aux prises de positions et aux actions en justice, bref à tout
ce qui fait la spécificité de vos amicales. Et je ninsiste
pas sur cette source irremplaçable que constituent vos publications,
et en premier lieu votre bulletin, témoin depuis le retour des
camps de la vie et du rayonnement de votre amicale.
Voilà donc tout ce que les uns et les autres vous pouvez conserver
par-devers vous et qui doit faire lobjet de tous nos soucis. A
ce stade, il faut dailleurs que vous vous borniez à recenser
simplement du mieux possible ce que vous avez, en résistant à
la tentation de trier tout de suite vos papiers en vous disant : "
ça, ça nest pas intéressant, je jette "
ou " ça, ça pourrait intéresser mon petit-fils
", " ça je le garde ", ou " ça, ça
fera plaisir à un tel ".
Et là jen viens au deuxième point, à la deuxième
question que vous devez vous poser : quelles sont mes intentions pour
ces documents ?
Cette interrogation va de pair avec la prise de conscience des dangers
qui les menacent :
- Tout dabord donc, des risques de destruction, de dispersion,
dutilisation lucrative. Évidemment, ces risques ne sont
rien tant que les documents sont entre vos mains ou celles de vos enfants
et petits-enfants, pour lesquels ils représentent une mémoire
familiale à sauvegarder. Mais ils vont saccroître
avec le temps et il faut envisager malheureusement la possible négligence
ou le désintérêt des générations futures,
parce que celles-ci auront perdu tout lien avec ces archives et avec
lexpérience humaine quelles représentent.
- Et puis, dès aujourdhui, vos documents courent des risques
de dégradation matérielle : le papier seffrite,
lencre sefface, et que dire des mots tracés au crayon
à papier ? Pour faire de la place, on relègue peu à
peu ses archives à la cave ou au grenier, où elles seront
mises en péril par la poussière, les variations thermiques,
lhumidité, les insectes, etc.
Des parades existent, mais elles sont souvent de type professionnel
: des moyens de rangement adaptés (tels que des rayonnages métalliques,
des boîtes et des chemises non acides), le respect de normes de
température et dhygrométrie, un conditionnement
dans des pochettes neutres, et en cas de dommage grave, des procédés
modernes de restauration. Mais les particuliers et même les associations
peuvent difficilement en assumer le coût. Tout au plus pouvez-vous
respecter quelques conseils simples que je pourrai vous détailler
si vous le souhaitez, comme ne pas utiliser de scotch ou éviter
par exemple les pochettes en plastique vendues dans les papeteries.
À mentendre, vous allez avoir limpression que les
archives que vous détenez ne sont quune source dennuis
! Mais heureusement, il existe des solutions simples et très
souples pour garantir la sauvegarde de vos papiers. Et ces solutions
vous sont offertes en priorité par le recours à des institutions
publiques telles que les Archives, nationales, départementales
ou communales.
Ce sont ces structures qui vous offrent en effet le maximum de garanties
: garanties de conservation dans les meilleures conditions, nous venons
den parler, mais aussi garanties de valorisation de vos papiers
grâce aux inventaires réalisés dans ces services,
qui permettent de porter ces documents à la connaissance du plus
large public puis de les exploiter à des fins historiques ou
tout simplement personnelles. Cette valorisation passe aussi bien sûr
par la réalisation dexpositions ou la confection de dossiers
pédagogiques à lusage des jeunes générations.
Dans un premier temps, les services publics darchives peuvent
simplement vous fournir des conseils et un appui, puis, si vous le souhaitez,
vous proposer de procéder à un don ou à un dépôt
de vos papiers. La différence entre les deux formules, cest
la question de la propriété. Dans le cas dun dépôt,
vous restez propriétaire de vos archives, alors que la formule
de don entraîne le transfert de cette propriété
à lÉtat, qui est dans tous les cas chargé
de prendre soin de vos documents à votre place.
Je ne vais pas entrer dans les détails aujourdhui, mais
limportant, cest de savoir que la procédure de transfert
est très simple et très souple. Dans le cas dun
don par exemple, un simple échange de lettre suffit. Et dans
tous les cas, vous restez maître de lutilisation qui sera
faite de vos archives, notamment en ce qui concerne leur communication,
leur reproduction et leur éventuelle publication (pour un journal
ou des poèmes par exemple). Du sur-mesure vous sera toujours
proposé, avec une gamme très variée de solutions
et il faut bien savoir que vous garderez un accès permanent et
privilégié à vos documents, de même que vos
proches. Bien plus, si vous souhaitez garder vos archives votre vie
durant, cest tout à fait possible, mais lessentiel
est de prendre quand même des dispositions pour assurer leur préservation
dans lavenir.
A titre dillustration de tout ce que je viens de vous dire, et
en guise de conclusion, je vais à présent évoquer
une démarche exemplaire, qui est justement celle de votre amicale.
Celle-ci, vous le savez, a choisi de déposer ses archives au
Centre historique des Archives nationales en juin 2001 : archives papier
dun côté, avec notamment les listes authentiques
de la Poststelle, mais aussi fonds photographique. Depuis cet été,
un conservateur tout juste sorti de lInstitut national du patrimoine,
Mme Marion Veyssière, a entrepris de classer et dinventorier
ce fonds. Elle réalise en particulier un travail approfondi sur
lensemble des photographies des SS, qui seront dans le même
temps conditionnées dans un matériel adéquat et
livrées à la recherche. Son inventaire, et cest
une première aux Archives, sera mis sur Internet dès son
achèvement.
Lintérêt du contrat de dépôt qui nous
lie à lAmicale, cest que le fonds est pourrait-on
dire évolutif puisquon pourra lui adjoindre à terme
les archives de fonctionnement de lAmicale et même les archives
privées de ceux dentre vous qui le désireront, archives
privées qui garderont bien sûr leur autonomie au sein de
lensemble.
Si jai parlé dexemplarité tout à lheure
en évoquant cette démarche, cest quelle me
paraît tout à la fois porteuse davenir et de sécurité
pour la mémoire de Mauthausen et gage de la part active que doit
prendre lÉtat (à travers les Archives nationales)
à la préservation de ce patrimoine qui est celui de la
Nation tout entière. Il sagit bien de veiller ensemble
à ce qui nous tient à cur et mon message principal
daujourdhui est que nous, conservateurs darchives,
sommes entièrement à votre disposition pour évoquer
toutes ces questions et tenter dy apporter des réponses.