La mémoire de mauthausen : sauvegarde et médiation

Travaux du 39° Congrès de l'Amicale des déportés, familles et amis de Mauthausen

4 - 7 octobre 2002


Intervention
de Patricia GILLET

Conservateur en chef du patrimoine aux Archives nationales
Je suis conservateur au sein de la Section du XXe siècle du Centre historique des Archives nationales, chargée entre autres des fonds privés de la Seconde Guerre mondiale.
Le but de cette rencontre est de réfléchir ensemble à la sauvegarde des archives de la Déportation et tenter de répondre aux questions que vous pouvez vous poser à ce sujet.
Cette réflexion, nous l’avons entreprise il y a déjà quelques années, et elle a connu deux étapes :
I / Elle s’est d’abord appuyée sur une tentative de recenser l’ensemble des archives disponibles, pour partir sur de bonnes bases. Une enquête, conduite à l’initiative de la Direction des Archives de France et de l’Institut d’histoire du temps présent en 1994, a ainsi débouché sur le Guide des sources de la Seconde Guerre mondiale en France, puis nous nous sommes associés à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation pour publier en 1996 un guide spécifique sur la Déportation. À cette occasion a été mise en évidence l’existence de grands lieux de conservation pour ces archives (les Archives nationales bien sûr et le ministère des Anciens Combattants, mais aussi des musées comme celui de Besançon), mais nous avons pris conscience dans le même temps de l’extraordinaire dispersion des papiers restés en mains privées (en possession d’associations et de particuliers) et du danger que ces papiers courent à brève échéance. On pourrait évoquer aussi le travail mené par l’Association pour des études sur la Résistance intérieure (AERI), créée sous les auspices de Serge Ravanel pour préparer des CD-Roms dans les départements, et qui a mis à jour à cette occasion les trésors détenus par les anciens acteurs de la période, résistants et déportés.
II / Face à ces constatations, s’est imposé le souci évident d’assurer la pérennité de ces documents. Et pour cela, il s’agit pour chacun d’entre vous de vous poser quelques questions très simples :
- quels sont-ils en général ?
- quelles sont mes intentions en ce qui les concerne ?
- et, en corollaire, une 3e question : quels dangers les menacent qui justifient que je fasse quelque chose ?
Première question donc : quels sont en général ces documents ? et surtout : quels sont ceux que je possède ?
Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler les archives historiques, infiniment précieuses et rares, celles qui datent de la période de la déportation :
- des listes de déportés ou des listes de convois rapportées des camps
- des poèmes ou des dessins, des billets manuscrits, des carnets, journaux de bord ou recueils de notes diverses
- des photographies
- des objets également : plaques de numéros matricules, tenues de déportés, objets de la vie quotidienne, parfois confectionnés par les déportés eux-mêmes (gamelles, quarts, couverts, sacs de jute, etc.), croix, napperons, médailles
Il y a ensuite tous les témoignages, qu’ils soient spontanés ou suscités par des questionnaires lancés par les amicales ou par des historiens, ou des scolaires, et ce à des époques très variables (dès le retour des camps ou des années plus tard, voire très récemment). Je n’insiste pas sur leur intérêt ni sur la nécessité pour les historiens d’en recueillir le plus possible, afin de multiplier les points de vue et de pouvoir les valider en les confrontant les uns aux autres. Autre remarque, c’est que leur support importe peu, qu’il s’agisse de simples pages dactylographiées, de cahiers manuscrits soigneusement rédigés ou encore de cassettes audio et vidéo.
Dans cette catégorie, on peut signaler également pour mémoire des études sur la pathologie concentrationnaire, des mémoires universitaires consacrés à tel camp ou à tel aspect de la vie des déportés, des ouvrages anciens sur les camps (en particulier des témoignages édités dans l’immédiat après-guerre et devenus introuvables).
Enfin, et elles ne sont pas à négliger, il y a les archives produites par les associations et les amicales, qui, outre qu’elles renseignent sur leurs membres, témoignent aussi et surtout de l’action de ces amicales dans le domaine de la mémoire et de la solidarité et de leur implication dans la vie civique. Parmi ces archives de fonctionnement, outre les classiques statuts, dossiers comptables ou fichiers d’adhérents, il faut citer en particulier les procès-verbaux d’assemblées générales, la correspondance, les dossiers relatifs à l’action sociale, aux cérémonies, aux pèlerinages, à l’organisation de colloques ou d’expositions, à la construction de mémoriaux, aux prises de positions et aux actions en justice, bref à tout ce qui fait la spécificité de vos amicales. Et je n’insiste pas sur cette source irremplaçable que constituent vos publications, et en premier lieu votre bulletin, témoin depuis le retour des camps de la vie et du rayonnement de votre amicale.
Voilà donc tout ce que les uns et les autres vous pouvez conserver par-devers vous et qui doit faire l’objet de tous nos soucis. A ce stade, il faut d’ailleurs que vous vous borniez à recenser simplement du mieux possible ce que vous avez, en résistant à la tentation de trier tout de suite vos papiers en vous disant : " ça, ça n’est pas intéressant, je jette " ou " ça, ça pourrait intéresser mon petit-fils ", " ça je le garde ", ou " ça, ça fera plaisir à un tel ".
Et là j’en viens au deuxième point, à la deuxième question que vous devez vous poser : quelles sont mes intentions pour ces documents ?
Cette interrogation va de pair avec la prise de conscience des dangers qui les menacent :
- Tout d’abord donc, des risques de destruction, de dispersion, d’utilisation lucrative. Évidemment, ces risques ne sont rien tant que les documents sont entre vos mains ou celles de vos enfants et petits-enfants, pour lesquels ils représentent une mémoire familiale à sauvegarder. Mais ils vont s’accroître avec le temps et il faut envisager malheureusement la possible négligence ou le désintérêt des générations futures, parce que celles-ci auront perdu tout lien avec ces archives et avec l’expérience humaine qu’elles représentent.
- Et puis, dès aujourd’hui, vos documents courent des risques de dégradation matérielle : le papier s’effrite, l’encre s’efface, et que dire des mots tracés au crayon à papier ? Pour faire de la place, on relègue peu à peu ses archives à la cave ou au grenier, où elles seront mises en péril par la poussière, les variations thermiques, l’humidité, les insectes, etc.
Des parades existent, mais elles sont souvent de type professionnel : des moyens de rangement adaptés (tels que des rayonnages métalliques, des boîtes et des chemises non acides), le respect de normes de température et d’hygrométrie, un conditionnement dans des pochettes neutres, et en cas de dommage grave, des procédés modernes de restauration. Mais les particuliers et même les associations peuvent difficilement en assumer le coût. Tout au plus pouvez-vous respecter quelques conseils simples que je pourrai vous détailler si vous le souhaitez, comme ne pas utiliser de scotch ou éviter par exemple les pochettes en plastique vendues dans les papeteries.
À m’entendre, vous allez avoir l’impression que les archives que vous détenez ne sont qu’une source d’ennuis ! Mais heureusement, il existe des solutions simples et très souples pour garantir la sauvegarde de vos papiers. Et ces solutions vous sont offertes en priorité par le recours à des institutions publiques telles que les Archives, nationales, départementales ou communales.
Ce sont ces structures qui vous offrent en effet le maximum de garanties : garanties de conservation dans les meilleures conditions, nous venons d’en parler, mais aussi garanties de valorisation de vos papiers grâce aux inventaires réalisés dans ces services, qui permettent de porter ces documents à la connaissance du plus large public puis de les exploiter à des fins historiques ou tout simplement personnelles. Cette valorisation passe aussi bien sûr par la réalisation d’expositions ou la confection de dossiers pédagogiques à l’usage des jeunes générations.
Dans un premier temps, les services publics d’archives peuvent simplement vous fournir des conseils et un appui, puis, si vous le souhaitez, vous proposer de procéder à un don ou à un dépôt de vos papiers. La différence entre les deux formules, c’est la question de la propriété. Dans le cas d’un dépôt, vous restez propriétaire de vos archives, alors que la formule de don entraîne le transfert de cette propriété à l’État, qui est dans tous les cas chargé de prendre soin de vos documents à votre place.
Je ne vais pas entrer dans les détails aujourd’hui, mais l’important, c’est de savoir que la procédure de transfert est très simple et très souple. Dans le cas d’un don par exemple, un simple échange de lettre suffit. Et dans tous les cas, vous restez maître de l’utilisation qui sera faite de vos archives, notamment en ce qui concerne leur communication, leur reproduction et leur éventuelle publication (pour un journal ou des poèmes par exemple). Du sur-mesure vous sera toujours proposé, avec une gamme très variée de solutions et il faut bien savoir que vous garderez un accès permanent et privilégié à vos documents, de même que vos proches. Bien plus, si vous souhaitez garder vos archives votre vie durant, c’est tout à fait possible, mais l’essentiel est de prendre quand même des dispositions pour assurer leur préservation dans l’avenir.
A titre d’illustration de tout ce que je viens de vous dire, et en guise de conclusion, je vais à présent évoquer une démarche exemplaire, qui est justement celle de votre amicale. Celle-ci, vous le savez, a choisi de déposer ses archives au Centre historique des Archives nationales en juin 2001 : archives papier d’un côté, avec notamment les listes authentiques de la Poststelle, mais aussi fonds photographique. Depuis cet été, un conservateur tout juste sorti de l’Institut national du patrimoine, Mme Marion Veyssière, a entrepris de classer et d’inventorier ce fonds. Elle réalise en particulier un travail approfondi sur l’ensemble des photographies des SS, qui seront dans le même temps conditionnées dans un matériel adéquat et livrées à la recherche. Son inventaire, et c’est une première aux Archives, sera mis sur Internet dès son achèvement.
L’intérêt du contrat de dépôt qui nous lie à l’Amicale, c’est que le fonds est pourrait-on dire évolutif puisqu’on pourra lui adjoindre à terme les archives de fonctionnement de l’Amicale et même les archives privées de ceux d’entre vous qui le désireront, archives privées qui garderont bien sûr leur autonomie au sein de l’ensemble.
Si j’ai parlé d’exemplarité tout à l’heure en évoquant cette démarche, c’est qu’elle me paraît tout à la fois porteuse d’avenir et de sécurité pour la mémoire de Mauthausen et gage de la part active que doit prendre l’État (à travers les Archives nationales) à la préservation de ce patrimoine qui est celui de la Nation tout entière. Il s’agit bien de veiller ensemble à ce qui nous tient à cœur et mon message principal d’aujourd’hui est que nous, conservateurs d’archives, sommes entièrement à votre disposition pour évoquer toutes ces questions et tenter d’y apporter des réponses.