Intervention
dAlain ALEXANDRE
Responsable
départemental
de lAPHG (Association
des Professeurs dHistoire et de Géographie)
Je viens vous exprimer les chaleureuses et respectueuses salutations
de lAssociation des professeurs dHistoire et de Géographie.
Faut-il rappeler devant vous les liens étroits qui nous unissent
à vous, aux associations danciens Résistants et
Déportés, de même quà la Fondation
de la Résistance et à la Fondation pour la mémoire
de la Déportation ? Notre revue nationale, Historiens et Géographes,
ne manque pas de rappeler nos actions communes en directions des professeurs
et des élèves de lenseignement secondaire.
En 1991, à loccasion dune Assemblée générale
de lAPHG, dont le thème était " la mémoire
des camps ", nous avons accueilli et écouté à
lIUFM de Rouen lInspecteur Jean Gavard. Celui-ci avait dégagé
trois aspects de la mémoire :
1- la mémoire " souffrante ", celle des années
1945-1950. Cest le retour des camps, ce sont les souvenirs de
lhorreur, et une grande solidarité en faveur des familles
des Déportés. Cest lépoque du film
dAlain Resnais, Nuit et Brouillard.
2- La mémoire " militante ". Elle correspond aux années
195O-196O : de tels événements ne doivent plus se reproduire,
et on doit dénoncer le totalitarisme. Mais cest la découverte
de la réalité des camps staliniens.
3- La mémoire " historique ". Ce sont les années
197O-198O. Les survivants sont les dépositaires des témoignages,
et les témoins commencent à disparaître. Il faut
raconter le vécu des camps, et les camps doivent être considérés
comme des lieux de mémoire. Le retour sur les sites saccomplit
en compagnie des professeurs et de leurs élèves.
Quelques semaines avant cette rencontre à Rouen, un article du
journal Le Monde, intitulé "Cours dHistoire à
Mauthausen" relatait lun de ces voyages : "Certains
déplacent des montagnes, eux font parler les pierres. Inlassablement,
depuis plus de quarante-cinq ans, ils raniment ce granit blond que certains
dentre eux ont extrait de la carrière voisine afin de construire
le camp, "leur" camp, Mauthausen. Depuis le 5 mai 1945, date
de leur libération, ils tentent de se rappeler, de témoigner.
(
) Mais pas seuls. A leurs côtés, cent professeurs
dhistoire, venus de toute la France, ont découvert ce lieu
où cent vingt mille personnes ont péri en moins de cinq
ans, fusillées, pendues, gazées, piquées ou simplement
mortes dépuisement, victimes de la barbarie nazie. Pour
eux, bien sûr, mais surtout pour leurs élèves, ils
ont écouté, noté, enregistré parfois, les
récits des survivants. "Et le journaliste observe ces enseignants
qui se demandent comment" prendre le temps de transmettre tout
ça ", et songent au jour où les témoins ne
seront plus là pour " faire parler les pierres "
Permettez-moi de vous faire part de quelques réflexions que minspire
mon expérience de professeur de collège. Dans les programmes,
la place dévolue à la Seconde Guerre mondiale est réduite.
Cest donc plutôt par les sorties pédagogiques telles
que la visite du Mémorial de la Paix à Caen ou le Musée
départemental de la Résistance et de la Déportation
de Forges-les-Eaux que les jeunes peuvent réellement prendre
conscience de cette période. Ou par lactualité cinématographique
(le dernier film de Roman Polanski) ou lactualité judiciaire
(la libération anticipée de Maurice Papon), qui suscitent
de vraies interrogations.
Mais cest par et avec le Concours national de la Résistance
et de la Déportation, les expositions, la réalisation
de travaux collectifs et individuels, que les élèves perçoivent
et comprennent lénormité des événements
et phénomènes qui ont secoué le XXe siècle.
Cependant, rien ne remplacera la venue et lécoute des témoins
directs, invités par des enseignants volontaires et eux-mêmes
intéressés. Pour ma part, jai enregistré
les témoignages de Résistants et Déportés
de Rouen et de sa région. Mais un jour viendra où les
professeurs dhistoire pourront seulement témoigner les
avoir rencontrés. La création de Conservatoires régionaux
de la mémoire devrait être envisagée, afin quy
soient protégés et rendus disponibles les récits
directs, oraux et écrits.
Il importe également de faire connaître à nos élèves
des lieux de mémoire et dhistoire proches de leur lieu
de vie. Pour Rouen et sa banlieue, des fiches patrimoniales proposent
aux enseignants des parcours.
Pour nos élèves encore jeunes, le Concours invite à
une réflexion sur la citoyenneté et les Droits de lHomme.
Car cest aussi dune formation civique quil sagit
: le devoir de mémoire est aussi un devoir de résistance.
Notre métier et notre action sinscrivent dans cette pensée
de Jean Guéhenno : " Les professeurs croient et enseignent
à croire que lesprit finit par lemporter toujours.
Cest cette conviction qui fait deux les serviteurs de la
justice et de la liberté ".
Le
temps a manqué, là encore, pour que la discussion puisse
se développer selon les vux de beaucoup. Pierre Jautée,
professeur en collège et membre depuis peu de lAmicale,
a témoigné de sa pratique denseignant et de linquiétude
que lui inspire la place assignée par les programmes à
la période historique de la Seconde Guerre mondiale et, dans
ce contexte, à lenseignement de ce que fut la Déportation.
Il dit avec force combien le voyage des professeurs, organisé
par lAmicale et auquel il a participé, puis le Symposium
de Linz cest-à-dire, pour lui, le contact direct,
in situ, avec des rescapés ont radicalement transformé
sa manière denseigner. Une autre enseignante en collège
intervient pour signaler une situation troublante : ces parents délèves
qui sinquiètent quon abreuve leurs enfants daussi
sinistres réalités qui pourraient les traumatiser. De
fait, est-il observé, ce nouvel état desprit se
développe et a de quoi inquiéter ! Lise London dénonce
le caractère abstrait que peut prendre, dans le cours dhistoire,
la réalité des camps, si on pense en rendre compte par
le nombre des victimes : quévoquent vraiment les grands
nombres ? Elle montrerait volontiers, si laprès-midi était
extensible, quune autre manière de dire ce que furent les
camps la tragédie et lhéroïsme quotidiens,
très concrètement - balaierait, selon elle, par leur puissance
même, leur exemplarité et leur charge démotion,
ces cas de conscience pédagogiques. Il reste, conclut Ernest
Vinurel, que cest la mort de masse qui définit le système
concentrationnaire, et que les moyens den rendre compte ne sont
pas si faciles.