La mémoire de mauthausen : sauvegarde et médiation

Travaux du 39° Congrès de l'Amicale des déportés, familles et amis de Mauthausen

4 - 7 octobre 2002


 

Intervention
d’Alain ALEXANDRE

Responsable départemental
de l’APHG (Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie)


Je viens vous exprimer les chaleureuses et respectueuses salutations de l’Association des professeurs d’Histoire et de Géographie. Faut-il rappeler devant vous les liens étroits qui nous unissent à vous, aux associations d’anciens Résistants et Déportés, de même qu’à la Fondation de la Résistance et à la Fondation pour la mémoire de la Déportation ? Notre revue nationale, Historiens et Géographes, ne manque pas de rappeler nos actions communes en directions des professeurs et des élèves de l’enseignement secondaire.
En 1991, à l’occasion d’une Assemblée générale de l’APHG, dont le thème était " la mémoire des camps ", nous avons accueilli et écouté à l’IUFM de Rouen l’Inspecteur Jean Gavard. Celui-ci avait dégagé trois aspects de la mémoire :
1- la mémoire " souffrante ", celle des années 1945-1950. C’est le retour des camps, ce sont les souvenirs de l’horreur, et une grande solidarité en faveur des familles des Déportés. C’est l’époque du film d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard.
2- La mémoire " militante ". Elle correspond aux années 195O-196O : de tels événements ne doivent plus se reproduire, et on doit dénoncer le totalitarisme. Mais c’est la découverte de la réalité des camps staliniens.
3- La mémoire " historique ". Ce sont les années 197O-198O. Les survivants sont les dépositaires des témoignages, et les témoins commencent à disparaître. Il faut raconter le vécu des camps, et les camps doivent être considérés comme des lieux de mémoire. Le retour sur les sites s’accomplit en compagnie des professeurs et de leurs élèves.
Quelques semaines avant cette rencontre à Rouen, un article du journal Le Monde, intitulé "Cours d’Histoire à Mauthausen" relatait l’un de ces voyages : "Certains déplacent des montagnes, eux font parler les pierres. Inlassablement, depuis plus de quarante-cinq ans, ils raniment ce granit blond que certains d’entre eux ont extrait de la carrière voisine afin de construire le camp, "leur" camp, Mauthausen. Depuis le 5 mai 1945, date de leur libération, ils tentent de se rappeler, de témoigner. (…) Mais pas seuls. A leurs côtés, cent professeurs d’histoire, venus de toute la France, ont découvert ce lieu où cent vingt mille personnes ont péri en moins de cinq ans, fusillées, pendues, gazées, piquées ou simplement mortes d’épuisement, victimes de la barbarie nazie. Pour eux, bien sûr, mais surtout pour leurs élèves, ils ont écouté, noté, enregistré parfois, les récits des survivants. "Et le journaliste observe ces enseignants qui se demandent comment" prendre le temps de transmettre tout ça ", et songent au jour où les témoins ne seront plus là pour " faire parler les pierres "
Permettez-moi de vous faire part de quelques réflexions que m’inspire mon expérience de professeur de collège. Dans les programmes, la place dévolue à la Seconde Guerre mondiale est réduite. C’est donc plutôt par les sorties pédagogiques telles que la visite du Mémorial de la Paix à Caen ou le Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de Forges-les-Eaux que les jeunes peuvent réellement prendre conscience de cette période. Ou par l’actualité cinématographique (le dernier film de Roman Polanski) ou l’actualité judiciaire (la libération anticipée de Maurice Papon), qui suscitent de vraies interrogations.
Mais c’est par et avec le Concours national de la Résistance et de la Déportation, les expositions, la réalisation de travaux collectifs et individuels, que les élèves perçoivent et comprennent l’énormité des événements et phénomènes qui ont secoué le XXe siècle.
Cependant, rien ne remplacera la venue et l’écoute des témoins directs, invités par des enseignants volontaires et eux-mêmes intéressés. Pour ma part, j’ai enregistré les témoignages de Résistants et Déportés de Rouen et de sa région. Mais un jour viendra où les professeurs d’histoire pourront seulement témoigner les avoir rencontrés. La création de Conservatoires régionaux de la mémoire devrait être envisagée, afin qu’y soient protégés et rendus disponibles les récits directs, oraux et écrits.
Il importe également de faire connaître à nos élèves des lieux de mémoire et d’histoire proches de leur lieu de vie. Pour Rouen et sa banlieue, des fiches patrimoniales proposent aux enseignants des parcours.
Pour nos élèves encore jeunes, le Concours invite à une réflexion sur la citoyenneté et les Droits de l’Homme. Car c’est aussi d’une formation civique qu’il s’agit : le devoir de mémoire est aussi un devoir de résistance. Notre métier et notre action s’inscrivent dans cette pensée de Jean Guéhenno : " Les professeurs croient et enseignent à croire que l’esprit finit par l’emporter toujours. C’est cette conviction qui fait d’eux les serviteurs de la justice et de la liberté ".


Le temps a manqué, là encore, pour que la discussion puisse se développer selon les vœux de beaucoup. Pierre Jautée, professeur en collège et membre depuis peu de l’Amicale, a témoigné de sa pratique d’enseignant et de l’inquiétude que lui inspire la place assignée par les programmes à la période historique de la Seconde Guerre mondiale et, dans ce contexte, à l’enseignement de ce que fut la Déportation. Il dit avec force combien le voyage des professeurs, organisé par l’Amicale et auquel il a participé, puis le Symposium de Linz – c’est-à-dire, pour lui, le contact direct, in situ, avec des rescapés – ont radicalement transformé sa manière d’enseigner. Une autre enseignante en collège intervient pour signaler une situation troublante : ces parents d’élèves qui s’inquiètent qu’on abreuve leurs enfants d’aussi sinistres réalités qui pourraient les traumatiser. De fait, est-il observé, ce nouvel état d’esprit se développe et a de quoi inquiéter ! Lise London dénonce le caractère abstrait que peut prendre, dans le cours d’histoire, la réalité des camps, si on pense en rendre compte par le nombre des victimes : qu’évoquent vraiment les grands nombres ? Elle montrerait volontiers, si l’après-midi était extensible, qu’une autre manière de dire ce que furent les camps – la tragédie et l’héroïsme quotidiens, très concrètement - balaierait, selon elle, par leur puissance même, leur exemplarité et leur charge d’émotion, ces cas de conscience pédagogiques. Il reste, conclut Ernest Vinurel, que c’est la mort de masse qui définit le système concentrationnaire, et que les moyens d’en rendre compte ne sont pas si faciles.