La mémoire de mauthausen : sauvegarde et médiation

Travaux du 39° Congrès de l'Amicale des déportés, familles et amis de Mauthausen

4 - 7 octobre 2002


Intervention
de Gérard BOUSSION

Président du Chœur d’Hommes d’Anjou


Aussi peu de temps pour parler d’un projet et de réalisations qui ont habité mes jours et mes nuits pendant des années, et qui occupent encore nombre de nos conversations, c’est trop peu. C’est le temps d’un cri, même d’amour et de foi ; or je voudrais vous parler d’un souffle puissant, de sa respiration profonde à son expulsion complète. Un souffle qui a passé sur 40 hommes, ni acteurs, ni témoins, ni historiens…
C’est l’histoire d’une médiation réussie à plusieurs niveaux, s’enchaînant chronologiquement, se nourrissant réciproquement, et dont les acteurs et la portée s’élargissent constamment au cours de ces 4 années pleines.
Quatre années jour pour jour que le CHA s’occupe de chants de Mémoire. Au milieu de ce parcours, le pic ou plutôt le col – le passage, donc la médiation – de notre pèlerinage à Mauthausen, en mai 2000.
Il y a donc un avant et un après ce pèlerinage, et selon ces deux périodes (octobre 1998 à mai 2000 et de mai 2000 à octobre 2002) la perception de notre devoir de reconnaissance ou de notre travail de mémoire a évolué.
Quoi qu’il en soit nous essaierons de voir comment le CHA a progressé à travers cette expérience associative, musicale et spirituelle forte ; mais nous verrons comment cette progression a permis aussi au CHA de servir la cause de la Mémoire.


LE TEMPS DE LA RENCONTRE. (octobre 1998 – mars 1999)


L ’œuvre de commande

Octobre 1998 : demande formulée au Bureau du CHA par M. Maingot de faire harmoniser puis d’enregistrer le Chant d’espoir des Bagnards.
Accord est donné et nous apprenons ce chant avant de l’enregistrer en novembre 1998.
L’abandon probable :
- terrain peu favorable
Tout semble nous éloigner de l’œuvre de Mémoire : le répertoire, la volonté des choristes, le goût naturel, le sens du spectacle, l’âge des choristes (50 ans environ) qui s’ils sont réceptifs sont aussi le plus demandeurs d’oubli. En quelque sorte la Mémoire fonctionne alors comme un thème repoussoir.
Il existe alors mille raisons d’en rester là, et le terrain est peu favorable à une poursuite de l’expérience : le groupe d’hommes est habitué à chanter des chants joyeux, de retour d’un voyage en Russie plein de découvertes, et s’apprête à lancer le projet d’enregistrement de son 1er CD.
- champ restreint de la demande dans l’espace et le temps
La confidentialité de la demande et de l’information est flagrante : quelques membres du Chœur sont en relation avec un témoin lors d’une réunion fermée !
Au mieux il s’agit d’un seul chant destiné à ajouter une pièce et un axe à notre répertoire.
Au mieux encore, il s’agit de rendre service à l’Amicale. Sans avant ni après, l’expérience ne peut pas aller très loin.
Le rebond possible
- Alors qu’un abandon était probable, qu’est ce qui a fait que nous avons continué ? Plusieurs raisons se nourrissant réciproquement :
- D’abord, l’exceptionnelle qualité et la charge émotionnelle de ce Chant d’espoir composé dans le camp puis harmonisé avec talent par notre chef .
- Ensuite, la rencontre de la volonté des deux responsables du Chœur d’Hommes - Président et Chef de chœur - deux enseignants pour jouer leur rôle naturel de médiateurs. Le nouveau Président que j’étais – c’est le premier hasard - a senti immédiatement la portée de ce champ à explorer tant musicalement qu’humainement…
- Par ailleurs, grâce à la musique, la prise de conscience par quelques uns de ce devoir de reconnaissance et de ce travail de mémoire qui en valaient peut-être la peine : même une chorale pouvait porter témoignage au milieu de ses autres chants plus légers…
- Enfin, le soutien et les encouragements du public et des témoins présents à nos concerts. (1er concert avec un chant de la mémoire : 22 décembre 1998). Le groupe a commencé à entendre et partager tous ces aspects en prenant conscience de l’impact de son interprétation sur le public.
C’est la première médiation réussie, encore confidentielle où le témoin, les artistes et le public commencent leurs rencontres ; mais si le groupe avance dans sa prise de conscience, il n’y a pas encore eu d’appropriation par lui de l’œuvre de Mémoire et du rôle qu’il pouvait y jouer. La première expérience artistique à elle seule n’a pas encore été déterminante. Il manque un temps fort et personnel d’appropriation.


LE TEMPS DE L'APPROPRIATION. (mars 1999 – mai 2000)


La nourriture personnelle (mars 1999 – juillet 1999)

Toute cette année nous a nourris individuellement de ces messages de Mémoire.
Ma rencontre personnelle avec le Général Rogerie a débouché sur l’achat de 25 exemplaires de son livre " Vivre, c’est vaincre " au sein du CHA. Les choristes ont vu confirmer intimement la légitimité de leur action. Ses encouragements à poursuivre dans la direction que nous venions de prendre ont été déterminants.
Nous ajoutons à notre répertoire deux autres Chants de la Mémoire : Le Chant des Marais et le Chant des Partisans. Ces deux pièces références figurent en bonne place dans notre enregistrement avec le Chant d’espoir. Nous sommes maintenant définitivement convaincus après avoir entendu nous-mêmes nos propres chants grâce au CD : cet axe sera un élément de notre originalité, et nous chanterons ces pièces pour témoigner.
La création collective (septembre 1999 – mai 2000)
Le succès grandissant de ces chants lors de nos concerts nous attire les compliments du public et de la presse. L’émotion gagne les bancs ; les spectateurs nous interpellent à la sortie du concert ; les journalistes veulent en savoir plus sur nos motivations…
Mais ce ne sont que les chants des autres. L’événement est à venir.
Invités à participer aux cérémonies commémoratives du 55ème anniversaire de la libération de Mauthausen, en pleine crise autrichienne, nous décidons d’écrire, de composer et de porter notre propre message. Le groupe est prêt à progresser encore avec l’art sur les chemins de la Mémoire. Nous commençons " La Cantate pour Mauthausen ".
Les réunions ont lieu. Le message est exprimé, discuté, articulé. De l’idée collective, nous passons ensuite à la parole poétique exprimée par un seul sans trahir le groupe..
Pourquoi a-t-il fallu que 10 ans plus tôt, au hasard d’un voyage familial en Autriche, je fasse un détour par Mauthausen, déambule avec femme et enfants sur l’Appelplatz, arpente les allées funestes avant de descendre les 186 marches de la carrière ? C’est le deuxième hasard. Alors l’écriture de cette Cantate est soudain facilitée. Les images me viennent aisément et je peux les expliquer plus facilement au groupe.
Le message est clair :
Une première partie célèbre la victoire des déportés sur le crime : Gloire et victoire à vous que la barbarie n’a pu tuer. Nul ne peut tuer l’espoir ni l’esprit sous la peau ; Une seconde partie adressée à chacun de nous au présent nous invite à la vigilance : car " la bête revient ". Pas de naïveté, mais lucidité et engagement.
L’expérience des déportés constituait donc une leçon pour aujourd’hui.
Au milieu de ces deux parties, une voix de femme, pure et cristalline, celle de la douleur mais aussi de la conscience du monde.
Par le travail du chef de chœur harmonisateur, la parole poétique devient ensuite œuvre musicale, sans trahison, mais au contraire enrichissement total.
Cette œuvre devient le grand projet artistique et associatif de cette première partie d’année 2000, l’objet de toutes nos répétitions, de toutes nos discussions, de toutes nos publications.
C’est la deuxième médiation réussie. Celle où le groupe, stimulé par certains certes, mais nourri de ses émotions partagées et de sa propre réflexion, se retrouve face à lui-même pour s’approprier le message et se persuader que lui aussi peut jouer un rôle dans cette grande œuvre de Mémoire. Notre voyage en Autriche devient alors comme une mission et un partage.


LE TEMPS DU PARTAGE. (5 – 7 mai 2000)


Le choc reçu

Sous un soleil de plomb, nous rencontrons enfin la chair de l’événement : l’espace et le temps nous apparaissent dans leur dépouillement : les lieux funestes avec cette entrée béante et cette cheminée pour unique sortie ; les personnages - les déportés et leurs familles – s’animent en silence comme encore craintifs ; certains qui sont devenus nos guides contiennent leur émotion et leur haine pour ciseler des explications précises…
Au récit personnel se superpose soudain la perception d’une dimension historique : au sens où on l'entend habituellement, c'est-à-dire un instant marqué sur l'échelle du temps des Hommes d'un signe spécial, un instant où une partie d’Humanité, se rejoint dans le même mouvement. Dans une vie humaine, souvent rivée au sol par des contingences personnelles, il est rare d'atteindre cette hauteur, cette portée universelle. Moment historique parce qu'il marquait la commémoration européenne solennelle du 55e anniversaire de la libération du camp de Mauthausen ; parce qu'il rassemblait pour la dernière fois peut-être les témoins directs de la barbarie. A traverser les monuments commémoratifs, nous mesurons enfin l’universalité de la souffrance et les paroles de notre Cantate : " de France ou de Judée, d’Espagne ou de Russie… ".
Nous prenons conscience aussi de notre privilège : nous serons les seules voix françaises de la cérémonie internationale… Et puis nous chanterons le Chant d’espoir sur l’Appelplatz….
L’offrande portée
Dans le Camp des malades, ce soir lumineux et doux du 6 mai 2000, nous créons cette Cantate tant travaillée. Le dépouillement de la cérémonie française a été exemplaire mais n'a pas empêché nos larmes lors du défilé des déportés et de leurs familles " Les cœurs se serrent et le Chœur se resserre ", écrit un choriste au retour. Nous offrons cette part de nous-mêmes aux victimes dont on commémore le martyre au son de notre trompette.
L’art est maintenant passé au second plan. Il n’est que représentation. Mais c’est lui qui nous a permis de nous préparer à recevoir cette réalité terrible : nous devenions en quelque sorte à cet instant témoins à notre tour. " Le vécu est indispensable pour mesurer la douleur… ", murmure un choriste. Les mots avaient préparé nos esprits, les dissonances musicales écrites dans la partition avaient éveillé nos oreilles. Tout a été mieux compris ensuite.
Cette offrande de notre message est encore plus généreuse quand on songe que pas un choriste n’était absent à Mauthausen. Fait unique pour l’ organisation d’une activité de notre association.
C’est la troisième médiation réussie.
Celle où le groupe est apte à recevoir l’événement par une longue préparation artistique préalable et est capable de communiquer son message aux témoins eux-mêmes qui nous disent, par la voix du Général
Saint-Macary, avoir reçu alors " le choc de la beauté ".
Celle où le groupe va puiser dans la chair de cet événement, la légitimité et l’énergie pour progresser encore sur les chemins de la Mémoire. Mais allons-nous dépasser le stade de l’émotion, " de la mémoire sensible ", selon les mots de D. Simon, pour engager l’action ?


LE TEMPS DE L'ACTION ? (depuis 2000)


L’association est motivée : l’idéal est de susciter le plus d’engagements possibles tant dans ses membres que chez les spectateurs.
Nous éprouvons cette grande oscillation inquiète entre l’émotion vague qui reste au souvenir de cette formidable expérience et la volonté d’engagement pour lutter contre l’oubli.
Par ailleurs, ce n’est pas à proprement parler le rôle d’une association musicale de rester confinée dans de telles actions… En tout cas, ce n’est pas l’objectif qui figure dans ses statuts.
Alors ?… Ne pas en rester là, mais jusqu’où aller ?
Pour le Chœur d’Hommes :
- les liens
Nombre de choristes soulignent que cette expérience a apporté entre eux : cohésion – amitié - solidarité. Ces liens ont été utiles pour traverser une page d’histoire difficile pour le CHA (deuils et doutes).
- les éveils
musicaux : le chef demande souvent la même nuance d’interprétation qu’à Mauthausen. L’expression musicale dans Le camp des malades est devenue une référence: l’émotion avait créé la couleur. Ces chants ont donné un style et une originalité à notre associaton. Notre concert de retour a été un franc succès car nous étions encore habités de cette inspiration.
expressifs : ce travail de mémoire a libéré une parole : nombre de choristes ont écrit dans le journal interne au retour ; nombre d’entre eux ont fait écho à " la Bête immonde… " de la Cantate au moment des élections présidentielles. L’art un instant reprenait sa place de médiateur…
personnels : Loin de cette " cacophonie mémorielle " détestée par Alain Finkielkraut, certains esquissent cette remise en cause personnelle et collective indispensable au travail de mémoire. Certains parlent du réveil de la conscience : " avant je ne prenais pas d’initiative… " ; " je n’en ressentais pas le besoin " ; " des mots ont été mis sur l’indicible… " et se préparent à l’action " ne pas subir mais agir… " . Selon les mots de D. Simon " Mauthausen [est devenu] matrice de mémoire idéologique, poste de vigie, ancrage pour déchiffrer le monde. "
- les engagements
de l’association elle-même : " Nous sommes des sentinelles ", dit un choriste. Chacun sur son terrain, " nous sommes des témoins ", dit la Cantate. Ou encore " Montons sur les hauteurs pour éclairer demain… "
Sur le plan de l’interprétation, nos chants forment maintenant comme le véhicule de notre engagement : nous avons décidé de donner à chaque concert au moins un chant de la Mémoire. Nous répondons à de nombreuses sollicitations pour aider aux commémorations en chantant ou prêtant nos disques. Une maison de productions de films pour " La Chaîne Histoire " va utiliser nos chants ; le Ministère de la Défense nous avait contactés pour une cérémonie officielle à Arras…
Sur le plan de la communication, la Cantate figure maintenant dans le site de l’Amicale.
Sur le plan de la responsabilité, le Président et le Vice-Président du Chœur d’Hommes sont inscrits au nombre des adhérents de l’Amicale.
Sur le plan de la création, nous avons décidé de préparer l’orchestration complète de la Cantate ; participer musicalement et à distance aux cérémonies d’Hartheim ; de composer une nouvelle Cantate sur l’Europe, dans l’espoir d’un concert dans un lieu symbolique de la Mémoire et de la conscience européennes : le Struthof ou le Parlement européen.
personnels et professionnels:
En tant qu’enseignant je milite pour faire inscrire comme en 2000 et 2001 la Cantate sur les listes de textes présentés par plusieurs classes de Premières de mon Lycée à l’oral du Bac de Français. Je passe dans les classes pour la présenter.


Les distances
Ne nous leurrons pas : la difficulté majeure est dans l’efficacité de l’engagement, certes, mais aussi tout simplement dans sa constance, tant au niveau individuel que collectif.
25% des choristes d’aujourd’hui n’ont pas vécu ce voyage et les événements de mai 2000 ainsi que tout ce qui a précédé. Ils n’ont pas connu la chair de l’événement et l’art ne suffit pas à les convaincre.
Nous retrouvons progressivement la vocation naturelle de tout groupe musical à chanter des chants moins engagés ou plus légers. Certains mêmes de ces " militants " d’hier sont peut-être (re)devenus des consommateurs. Certains même demandent des …Gospels , sans savoir qu’il s’agit aussi de chants de mémoire…
Notre chef d’alors s’en va. Une page va se tourner ? Pas sûr quand on sait que notre nouveau chef est rompu aux chants de ce répertoire. C’est le troisième hasard. Nous allons passer sans aucun doute… le témoin sans encombre.
Pour les spectateurs
Exerçons-nous une action sur les spectateurs ? Il est bien difficile d’évaluer l’efficacité de notre message sur les spectateurs. Mais il y a ce qui est mesurable et ce qui ne l’est pas….
A priori ils ne viennent pas pour écouter ce type de répertoire car au pays de " Choralie " on choisit plutôt le chant de mode (type ND de Paris), le chant joyeux, qui bouge " car le froid souvenir les empêche de vivre… " dit la Cantate, le chant rétro pour faire comme avant, dans sa jeunesse, retrouver sa mémoire à soi… Faut-il lors d’un concert se livrer à cette " convocation intempestive des ombres " selon le mot de A. Finkielkraut ? Certains prêtres s’interrogent sur l’utilité de donner le Chant des Partisans dans une église ?
Cependant placés en fin de première partie, ces chants reçoivent une forte ovation. L’émotion qu’ils dégagent, l’investissement personnel des choristes sont tels que le message passe. A l’entracte ou à la fin du concert, beaucoup de spectateurs nous disent leur adhésion à cette partie du programme.
La presse salue notre engagement à de très nombreuses reprises. De nombreux CD ont été vendus en fin de concert parce qu’ils contenaient ces chants de Mémoire. Par ailleurs, ils ont été validés par les déportés eux-mêmes qui se sont procurés un grand nombre de ces enregistrements. Deux chorales m’ont demandé l’autorisation d’interpréter la Cantate. C’est la quatrième médiation réussie depuis deux ans et demi. Celle où l’expérience et le souvenir de Mauthausen ont permis au groupe d’avancer : de se restructurer et de se refonder. Ainsi par exemple, le départ du chef historique – absent à Mauthausen - a eu lieu dans la foulée sans vague dans le groupe… Celle où le groupe dans sa structure officielle continue de militer. Celle où les individus, choristes ou spectateurs, sont renvoyés à eux-mêmes par les chants notamment.. A titre individuel, il y a ceux qui s’engagent et les autres. L’art continue alors de servir le travail de la mémoire, par le questionnement ou la remise en cause qu’il déclenche.
En quelque sorte un double mouvement s’est opéré dans le groupe tout au long de ces 4 années de spectacle. Par la démultiplication opérée au cours de nos 60 concerts, nous avons touché énormément de spectateurs mais paradoxalement, la seule question qui vaille se pose avec encore plus d’acuité qu’avant 2000 : que fais-je, moi, pour " débusquer la bête immonde…. ? " Cette médiation–là, intime, profonde, débouchera-t-elle un jour ?