Intervention
de Gérard BOUSSION
Président
du Chur dHommes dAnjou
Aussi peu de temps pour parler dun projet et de réalisations
qui ont habité mes jours et mes nuits pendant des années,
et qui occupent encore nombre de nos conversations, cest trop
peu. Cest le temps dun cri, même damour et de
foi ; or je voudrais vous parler dun souffle puissant, de sa respiration
profonde à son expulsion complète. Un souffle qui a passé
sur 40 hommes, ni acteurs, ni témoins, ni historiens
Cest lhistoire dune médiation réussie
à plusieurs niveaux, senchaînant chronologiquement,
se nourrissant réciproquement, et dont les acteurs et la portée
sélargissent constamment au cours de ces 4 années
pleines.
Quatre années jour pour jour que le CHA soccupe de chants
de Mémoire. Au milieu de ce parcours, le pic ou plutôt
le col le passage, donc la médiation de notre pèlerinage
à Mauthausen, en mai 2000.
Il y a donc un avant et un après ce pèlerinage, et selon
ces deux périodes (octobre 1998 à mai 2000 et de mai 2000
à octobre 2002) la perception de notre devoir de reconnaissance
ou de notre travail de mémoire a évolué.
Quoi quil en soit nous essaierons de voir comment le CHA a progressé
à travers cette expérience associative, musicale et spirituelle
forte ; mais nous verrons comment cette progression a permis aussi au
CHA de servir la cause de la Mémoire.
LE TEMPS DE LA RENCONTRE. (octobre 1998 mars 1999)
L uvre de commande
Octobre 1998 : demande formulée au Bureau du CHA par M. Maingot
de faire harmoniser puis denregistrer le Chant despoir des
Bagnards.
Accord est donné et nous apprenons ce chant avant de lenregistrer
en novembre 1998.
Labandon probable :
- terrain peu favorable
Tout semble nous éloigner de luvre de Mémoire
: le répertoire, la volonté des choristes, le goût
naturel, le sens du spectacle, lâge des choristes (50 ans
environ) qui sils sont réceptifs sont aussi le plus demandeurs
doubli. En quelque sorte la Mémoire fonctionne alors comme
un thème repoussoir.
Il existe alors mille raisons den rester là, et le terrain
est peu favorable à une poursuite de lexpérience
: le groupe dhommes est habitué à chanter des chants
joyeux, de retour dun voyage en Russie plein de découvertes,
et sapprête à lancer le projet denregistrement
de son 1er CD.
- champ restreint de la demande dans lespace et le temps
La confidentialité de la demande et de linformation est
flagrante : quelques membres du Chur sont en relation avec un
témoin lors dune réunion fermée !
Au mieux il sagit dun seul chant destiné à
ajouter une pièce et un axe à notre répertoire.
Au mieux encore, il sagit de rendre service à lAmicale.
Sans avant ni après, lexpérience ne peut pas aller
très loin.
Le rebond possible
- Alors quun abandon était probable, quest ce qui
a fait que nous avons continué ? Plusieurs raisons se nourrissant
réciproquement :
- Dabord, lexceptionnelle qualité et la charge émotionnelle
de ce Chant despoir composé dans le camp puis harmonisé
avec talent par notre chef .
- Ensuite, la rencontre de la volonté des deux responsables du
Chur dHommes - Président et Chef de chur -
deux enseignants pour jouer leur rôle naturel de médiateurs.
Le nouveau Président que jétais cest
le premier hasard - a senti immédiatement la portée de
ce champ à explorer tant musicalement quhumainement
- Par ailleurs, grâce à la musique, la prise de conscience
par quelques uns de ce devoir de reconnaissance et de ce travail de
mémoire qui en valaient peut-être la peine : même
une chorale pouvait porter témoignage au milieu de ses autres
chants plus légers
- Enfin, le soutien et les encouragements du public et des témoins
présents à nos concerts. (1er concert avec un chant de
la mémoire : 22 décembre 1998). Le groupe a commencé
à entendre et partager tous ces aspects en prenant conscience
de limpact de son interprétation sur le public.
Cest la première médiation réussie, encore
confidentielle où le témoin, les artistes et le public
commencent leurs rencontres ; mais si le groupe avance dans sa prise
de conscience, il ny a pas encore eu dappropriation par
lui de luvre de Mémoire et du rôle quil
pouvait y jouer. La première expérience artistique à
elle seule na pas encore été déterminante.
Il manque un temps fort et personnel dappropriation.
LE TEMPS DE L'APPROPRIATION. (mars 1999 mai 2000)
La nourriture personnelle (mars 1999 juillet 1999)
Toute cette année nous a nourris individuellement de ces messages
de Mémoire.
Ma rencontre personnelle avec le Général Rogerie a débouché
sur lachat de 25 exemplaires de son livre " Vivre, cest
vaincre " au sein du CHA. Les choristes ont vu confirmer intimement
la légitimité de leur action. Ses encouragements à
poursuivre dans la direction que nous venions de prendre ont été
déterminants.
Nous ajoutons à notre répertoire deux autres Chants de
la Mémoire : Le Chant des Marais et le Chant des Partisans. Ces
deux pièces références figurent en bonne place
dans notre enregistrement avec le Chant despoir. Nous sommes maintenant
définitivement convaincus après avoir entendu nous-mêmes
nos propres chants grâce au CD : cet axe sera un élément
de notre originalité, et nous chanterons ces pièces pour
témoigner.
La création collective (septembre 1999 mai 2000)
Le succès grandissant de ces chants lors de nos concerts nous
attire les compliments du public et de la presse. Lémotion
gagne les bancs ; les spectateurs nous interpellent à la sortie
du concert ; les journalistes veulent en savoir plus sur nos motivations
Mais ce ne sont que les chants des autres. Lévénement
est à venir.
Invités à participer aux cérémonies commémoratives
du 55ème anniversaire de la libération de Mauthausen,
en pleine crise autrichienne, nous décidons décrire,
de composer et de porter notre propre message. Le groupe est prêt
à progresser encore avec lart sur les chemins de la Mémoire.
Nous commençons " La Cantate pour Mauthausen ".
Les réunions ont lieu. Le message est exprimé, discuté,
articulé. De lidée collective, nous passons ensuite
à la parole poétique exprimée par un seul sans
trahir le groupe..
Pourquoi a-t-il fallu que 10 ans plus tôt, au hasard dun
voyage familial en Autriche, je fasse un détour par Mauthausen,
déambule avec femme et enfants sur lAppelplatz, arpente
les allées funestes avant de descendre les 186 marches de la
carrière ? Cest le deuxième hasard. Alors lécriture
de cette Cantate est soudain facilitée. Les images me viennent
aisément et je peux les expliquer plus facilement au groupe.
Le message est clair :
Une première partie célèbre la victoire des déportés
sur le crime : Gloire et victoire à vous que la barbarie na
pu tuer. Nul ne peut tuer lespoir ni lesprit sous la peau
; Une seconde partie adressée à chacun de nous au présent
nous invite à la vigilance : car " la bête revient
". Pas de naïveté, mais lucidité et engagement.
Lexpérience des déportés constituait donc
une leçon pour aujourdhui.
Au milieu de ces deux parties, une voix de femme, pure et cristalline,
celle de la douleur mais aussi de la conscience du monde.
Par le travail du chef de chur harmonisateur, la parole poétique
devient ensuite uvre musicale, sans trahison, mais au contraire
enrichissement total.
Cette uvre devient le grand projet artistique et associatif de
cette première partie dannée 2000, lobjet
de toutes nos répétitions, de toutes nos discussions,
de toutes nos publications.
Cest la deuxième médiation réussie. Celle
où le groupe, stimulé par certains certes, mais nourri
de ses émotions partagées et de sa propre réflexion,
se retrouve face à lui-même pour sapproprier le message
et se persuader que lui aussi peut jouer un rôle dans cette grande
uvre de Mémoire. Notre voyage en Autriche devient alors
comme une mission et un partage.
LE TEMPS DU PARTAGE. (5 7 mai 2000)
Le choc reçu
Sous un soleil de plomb, nous rencontrons enfin la chair de lévénement
: lespace et le temps nous apparaissent dans leur dépouillement
: les lieux funestes avec cette entrée béante et cette
cheminée pour unique sortie ; les personnages - les déportés
et leurs familles saniment en silence comme encore craintifs
; certains qui sont devenus nos guides contiennent leur émotion
et leur haine pour ciseler des explications précises
Au récit personnel se superpose soudain la perception dune
dimension historique : au sens où on l'entend habituellement,
c'est-à-dire un instant marqué sur l'échelle du
temps des Hommes d'un signe spécial, un instant où une
partie dHumanité, se rejoint dans le même mouvement.
Dans une vie humaine, souvent rivée au sol par des contingences
personnelles, il est rare d'atteindre cette hauteur, cette portée
universelle. Moment historique parce qu'il marquait la commémoration
européenne solennelle du 55e anniversaire de la libération
du camp de Mauthausen ; parce qu'il rassemblait pour la dernière
fois peut-être les témoins directs de la barbarie. A traverser
les monuments commémoratifs, nous mesurons enfin luniversalité
de la souffrance et les paroles de notre Cantate : " de France
ou de Judée, dEspagne ou de Russie
".
Nous prenons conscience aussi de notre privilège : nous serons
les seules voix françaises de la cérémonie internationale
Et puis nous chanterons le Chant despoir sur lAppelplatz
.
Loffrande portée
Dans le Camp des malades, ce soir lumineux et doux du 6 mai 2000, nous
créons cette Cantate tant travaillée. Le dépouillement
de la cérémonie française a été exemplaire
mais n'a pas empêché nos larmes lors du défilé
des déportés et de leurs familles " Les curs
se serrent et le Chur se resserre ", écrit un choriste
au retour. Nous offrons cette part de nous-mêmes aux victimes
dont on commémore le martyre au son de notre trompette.
Lart est maintenant passé au second plan. Il nest
que représentation. Mais cest lui qui nous a permis de
nous préparer à recevoir cette réalité terrible
: nous devenions en quelque sorte à cet instant témoins
à notre tour. " Le vécu est indispensable pour mesurer
la douleur
", murmure un choriste. Les mots avaient préparé
nos esprits, les dissonances musicales écrites dans la partition
avaient éveillé nos oreilles. Tout a été
mieux compris ensuite.
Cette offrande de notre message est encore plus généreuse
quand on songe que pas un choriste nétait absent à
Mauthausen. Fait unique pour l organisation dune activité
de notre association.
Cest la troisième médiation réussie.
Celle où le groupe est apte à recevoir lévénement
par une longue préparation artistique préalable et est
capable de communiquer son message aux témoins eux-mêmes
qui nous disent, par la voix du Général
Saint-Macary, avoir reçu alors " le choc de la beauté
".
Celle où le groupe va puiser dans la chair de cet événement,
la légitimité et lénergie pour progresser
encore sur les chemins de la Mémoire. Mais allons-nous dépasser
le stade de lémotion, " de la mémoire sensible
", selon les mots de D. Simon, pour engager laction ?
LE TEMPS DE L'ACTION ? (depuis 2000)
Lassociation est motivée : lidéal est de susciter
le plus dengagements possibles tant dans ses membres que chez
les spectateurs.
Nous éprouvons cette grande oscillation inquiète entre
lémotion vague qui reste au souvenir de cette formidable
expérience et la volonté dengagement pour lutter
contre loubli.
Par ailleurs, ce nest pas à proprement parler le rôle
dune association musicale de rester confinée dans de telles
actions
En tout cas, ce nest pas lobjectif qui figure
dans ses statuts.
Alors ?
Ne pas en rester là, mais jusquoù
aller ?
Pour le Chur dHommes :
- les liens
Nombre de choristes soulignent que cette expérience a apporté
entre eux : cohésion amitié - solidarité.
Ces liens ont été utiles pour traverser une page dhistoire
difficile pour le CHA (deuils et doutes).
- les éveils
musicaux : le chef demande souvent la même nuance dinterprétation
quà Mauthausen. Lexpression musicale dans Le camp
des malades est devenue une référence: lémotion
avait créé la couleur. Ces chants ont donné un
style et une originalité à notre associaton. Notre concert
de retour a été un franc succès car nous étions
encore habités de cette inspiration.
expressifs : ce travail de mémoire a libéré une
parole : nombre de choristes ont écrit dans le journal interne
au retour ; nombre dentre eux ont fait écho à "
la Bête immonde
" de la Cantate au moment des élections
présidentielles. Lart un instant reprenait sa place de
médiateur
personnels : Loin de cette " cacophonie mémorielle "
détestée par Alain Finkielkraut, certains esquissent cette
remise en cause personnelle et collective indispensable au travail de
mémoire. Certains parlent du réveil de la conscience :
" avant je ne prenais pas dinitiative
" ; "
je nen ressentais pas le besoin " ; " des mots ont été
mis sur lindicible
" et se préparent à
laction " ne pas subir mais agir
" . Selon les
mots de D. Simon " Mauthausen [est devenu] matrice de mémoire
idéologique, poste de vigie, ancrage pour déchiffrer le
monde. "
- les engagements
de lassociation elle-même : " Nous sommes des sentinelles
", dit un choriste. Chacun sur son terrain, " nous sommes
des témoins ", dit la Cantate. Ou encore " Montons
sur les hauteurs pour éclairer demain
"
Sur le plan de linterprétation, nos chants forment maintenant
comme le véhicule de notre engagement : nous avons décidé
de donner à chaque concert au moins un chant de la Mémoire.
Nous répondons à de nombreuses sollicitations pour aider
aux commémorations en chantant ou prêtant nos disques.
Une maison de productions de films pour " La Chaîne Histoire
" va utiliser nos chants ; le Ministère de la Défense
nous avait contactés pour une cérémonie officielle
à Arras
Sur le plan de la communication, la Cantate figure maintenant dans le
site de lAmicale.
Sur le plan de la responsabilité, le Président et le Vice-Président
du Chur dHommes sont inscrits au nombre des adhérents
de lAmicale.
Sur le plan de la création, nous avons décidé de
préparer lorchestration complète de la Cantate ;
participer musicalement et à distance aux cérémonies
dHartheim ; de composer une nouvelle Cantate sur lEurope,
dans lespoir dun concert dans un lieu symbolique de la Mémoire
et de la conscience européennes : le Struthof ou le Parlement
européen.
personnels et professionnels:
En tant quenseignant je milite pour faire inscrire comme en 2000
et 2001 la Cantate sur les listes de textes présentés
par plusieurs classes de Premières de mon Lycée à
loral du Bac de Français. Je passe dans les classes pour
la présenter.
Les distances
Ne nous leurrons pas : la difficulté majeure est dans lefficacité
de lengagement, certes, mais aussi tout simplement dans sa constance,
tant au niveau individuel que collectif.
25% des choristes daujourdhui nont pas vécu
ce voyage et les événements de mai 2000 ainsi que tout
ce qui a précédé. Ils nont pas connu la chair
de lévénement et lart ne suffit pas à
les convaincre.
Nous retrouvons progressivement la vocation naturelle de tout groupe
musical à chanter des chants moins engagés ou plus légers.
Certains mêmes de ces " militants " dhier sont
peut-être (re)devenus des consommateurs. Certains même demandent
des
Gospels , sans savoir quil sagit aussi de chants
de mémoire
Notre chef dalors sen va. Une page va se tourner ? Pas sûr
quand on sait que notre nouveau chef est rompu aux chants de ce répertoire.
Cest le troisième hasard. Nous allons passer sans aucun
doute
le témoin sans encombre.
Pour les spectateurs
Exerçons-nous une action sur les spectateurs ? Il est bien difficile
dévaluer lefficacité de notre message sur
les spectateurs. Mais il y a ce qui est mesurable et ce qui ne lest
pas
.
A priori ils ne viennent pas pour écouter ce type de répertoire
car au pays de " Choralie " on choisit plutôt le chant
de mode (type ND de Paris), le chant joyeux, qui bouge " car le
froid souvenir les empêche de vivre
" dit la Cantate,
le chant rétro pour faire comme avant, dans sa jeunesse, retrouver
sa mémoire à soi
Faut-il lors dun concert
se livrer à cette " convocation intempestive des ombres
" selon le mot de A. Finkielkraut ? Certains prêtres sinterrogent
sur lutilité de donner le Chant des Partisans dans une
église ?
Cependant placés en fin de première partie, ces chants
reçoivent une forte ovation. Lémotion quils
dégagent, linvestissement personnel des choristes sont
tels que le message passe. A lentracte ou à la fin du concert,
beaucoup de spectateurs nous disent leur adhésion à cette
partie du programme.
La presse salue notre engagement à de très nombreuses
reprises. De nombreux CD ont été vendus en fin de concert
parce quils contenaient ces chants de Mémoire. Par ailleurs,
ils ont été validés par les déportés
eux-mêmes qui se sont procurés un grand nombre de ces enregistrements.
Deux chorales mont demandé lautorisation dinterpréter
la Cantate. Cest la quatrième médiation réussie
depuis deux ans et demi. Celle où lexpérience et
le souvenir de Mauthausen ont permis au groupe davancer : de se
restructurer et de se refonder. Ainsi par exemple, le départ
du chef historique absent à Mauthausen - a eu lieu dans
la foulée sans vague dans le groupe
Celle où le
groupe dans sa structure officielle continue de militer. Celle où
les individus, choristes ou spectateurs, sont renvoyés à
eux-mêmes par les chants notamment.. A titre individuel, il y
a ceux qui sengagent et les autres. Lart continue alors
de servir le travail de la mémoire, par le questionnement ou
la remise en cause quil déclenche.
En quelque sorte un double mouvement sest opéré
dans le groupe tout au long de ces 4 années de spectacle. Par
la démultiplication opérée au cours de nos 60 concerts,
nous avons touché énormément de spectateurs mais
paradoxalement, la seule question qui vaille se pose avec encore plus
dacuité quavant 2000 : que fais-je, moi, pour "
débusquer la bête immonde
. ? " Cette médiationlà,
intime, profonde, débouchera-t-elle un jour ?