LIVRES
On ne dira jamais assez la nécessité
de chaque témoignage, tant le parcours des Déportés
et le système concentrationnaire furent complexes et divers,
tant aussi il faut craindre aujourdhui la constitution insidieuse
dun archétype ou dune vulgate qui rendraient sourd,
en quelque sorte, à la parole des victimes et repousseraient
dans un passé de plus en plus indéfini ce quelles
nous disent. A ce titre, signalons deux livres tout récents,
construits lun et lautre dans la pluralité des voix
et la singularité des récits :
J.-M. VALADE,
Au bout de lenfer concentrationnaire : la vie. Paroles de rescapés
corréziens des camps nazis.
Ed. Ecritures, Brive. 20 euros.
On sen doute, notre ami Roger Gouffault est lun des huit
Déportés dont le témoignage constitue le matériau
du récit croisé tissé par lauteur, qui est
professeur dhistoire et spécialiste de lhistoire
locale. Le livre entend donc être aussi un mémorial régional.
Il est organisé par chapitres chronologiques - de larrestation
à laprès-libération - ce qui permet de peser
lanalogie et la spécificité des parcours et des
camps, réalise un montage efficace de paroles, et dessine de
fortes personnalités .
I.GRINSPAN,
B. POIROT-DELPECH,
Jai pas pleuré.
Robert Laffont. 18,10 euros.
Le livre est fabriqué dune technique plus subtile quil
paraît au prime abord : lacadémicien nest pas
le nègre de la "petite Ida", juive de France déportée
à quatorze ans. Il est son interlocuteur, et ce sont leurs deux
voix qui nous sont offertes, "récits oraux sans cesse repris,
croisés, réécrits". Structure originale aussi
: des 245 pages du livre, Auschwitz en occupe 60. Celles-ci racontent
ce quon a lu ou entendu déjà, bien sûr, mais
avec ces différences précieuses où se reflète
lindividualité. Et puis, quelques épisodes ou détails
singuliers : le chant partagé, une fois, entre la déportée
blessée et la gardienne allemande ; et cette réplique
du meister à lesclave à son poste de travail : "
il est interdit de pleurer ; ça rouille le matériel ".
Le témoignage d"Ida" et les réflexions
de "Bertrand" sattardent sur les difficultés
du retour (au plan affectif, social, professionnel) et réactivent
une enquête daprès-guerre sur les conditions de larrestation
de la jeune Juive, occasion de portraits saisissants (les gendarmes,
le maire, linstitutrice et son inspecteur). Portraits didées
aussi, pourrait-on dire : la solidarité, limportance du
témoignage, "toutes les chances dIda " qui ont
fait quelle est vivante, et puis ceci : " à quoi les
camps mauront-ils rendue le plus sensible, le plus durablement
? Au racisme sous toutes ses formes. Nous naissons égaux en droits.
Le danger totalitaire nest jamais écarté de façon
certaine. Plus physiquement : je ne supporte pas de voir quelquun
privé de sa liberté, ou avoir faim ".