4 - 5 mai 2002 : commémorations en Autriche : Le camp oublié de Mödling


Le camp oublié de Mödling par Jean COURCIER, Mauthausen, Matricule 62208
A la vérité il n’y a pas eu de camp de déportés à Môdling situé à dix kilomètres au sud de Vienne.
Nos baraques étaient installées dans la montagne à Hinterbrühl, petite ville touristique située à neuf kilomètres plus à l’ouest.
Pour faire face aux bombardements alliés, les nazis décidèrent de construire en un temps record une unité de production dans la grotte naturelle d’Hinterbrühl. On vida le lac en 1944. Des déportés venus de Schwechat bombardé ont participé aux travaux, dont Auguste Chêne actuellement à Sanary.
J’y suis arrivé le 22 décembre 1944 avec 20 soi-disant spécialistes. Auparavant j’avais passé 8 mois à Gusen II (San Georgen) où était fabriqué le Messerschmitt 262, premier avion à réaction opérationnel qui détruisit plus de 500 appareils alliés. Mais parler de ce Kommando terrible où j’ai failli mourir est une autre histoire. Dès le lendemain de notre arrivée nous descendions à la production. Sur les nombreuses photos en ma possession, les livres que j'ai consultés, on ne voit jamais de déportés au travail, seulement des civils. On mentionne cependant (Luftfahrt international n° 24 nov.déc. 1977. HE 162) des ouvriers allemands et des Häftlinge au Hall 7.
A cette époque nous étions sans contact avec les civils qui y travaillaient sauf avec nos meister, nos chefs à croix gammée sur le bras. Nous étions rassemblés dans le même hall sans savoir que la grotte était immense. Nous étions pourtant près de 2 000 à y travailler. DOUZE heures de jour ou de nuit. On devait construire un petit avion révolutionnaire, presque entièrement en bois, le HE 162 " Salamander ". Si j’en sais davantage aujourd’hui, c’est grâce à mon ami Gunther Thieron, qui d’abord spécialiste des motos, fait en ce moment des recherches sur les V1 et V2 avec un ami de la RAF. A ma demande il a fouillé des bibliothèques allemandes dont il parle la langue.
Le HE 162 bénéficia du plus court délai jamais observé entre le début de la conception d’un chasseur à réaction, avion entièrement nouveau et la date de sa mise au combat : 69 jours. Le contrat du 8 septembre 1944 mettait en œuvre du personnel peu spécialisé pour une construction de masse. Le 10 décembre le premier prototype piloté par le capitaine Peter s’écrasa à Wien-Schwechat tuant le pilote devant une nombreuse délégation d’officiels. Mais l’avion fut quand même mis en production. Dans une revue anglaise, on peut voir les photographies de 4 pilotes morts au combat qui avaient un palmarès impressionnant : à leur actif, 220, 128, 100 et 150 avions alliés abattus.
Il est écrit qu’ils ont tous essayé le HE 162 " Salamander " avec succès. Heureusement ce petit avion n’a jamais pu être construit en grande série. Il est arrivé trop tard.
Pour parvenir à l’usine souterraine, nous traversions une petite route sous un tunnel en grillage amovible et empruntions un dangereux escalier en tire-bouchon profond de 20 mètres environ, peut-être plus. Nous descendions souvent au rythme du goumi quand la neige nous avait retardés et que nous devions retrouver nos établis dans ce trou immense au nom secret de " langoustes ".
Dans la SEEGROTTE secrète, des déportés collaient des pièces en bois, contreplaqué très serré qui servaient de cellules aux avions. Je confectionnais un collier en aluminium et deux Déportés Russes (SU) à mon établi formaient une grosse cornière dans le même métal. Il ne fallait pas recuire la pièce plus de 3 fois sinon le métal perdait sa résistance. Mes deux voisins russes ne s’en privaient pas. C’était leur principal souci. Après qu’ils se soient un peu méfiés de moi et sur leurs injonctions je m’y suis mis aussi mais avec une certaine " trouille " qu’ils semblaient ignorer totalement. On risquait les 25 coups.
Dans ses rapports, Heinkel, le prestigieux avionneur allemand, mentionne après la chute de l’avion d’essai de l’Oblt. Wedmeyer le 4/2/45 que l’encollage est " cochonné ". L’appareil venait de chez nous où le sabotage existait mais les 25 coups sur le " cul " pleuvaient aussi.
Grâce à des amis, Marcel Platz, Hubert Le Maoût, Geo Attia et d’autres, j’ai été soutenu en arrivant de Gusen car je n’étais pas brillant à voir. Il me manquait des kilos. Ces camarades ont trouvé des suppléments de nourriture et j’ai toujours en mémoire les fonds de gamelle de Gabriel Cosson et la première soupe de Geo Attia. Gabriel est décédé d’épuisement au 200ème kilomètre de notre exode, consécutif à notre évacuation devant l’arrivée des troupes soviétiques ; nous étions presque arrivés à Mauthausen. C’était un ancien de 14-18.
Cette solidarité m’a sauvé la vie ainsi que celle de beaucoup d’autres.
Du camp je n’ai conservé que peu de souvenirs, vivant toujours en dessous, 12 heures de jour ou de nuit. Sauf pour les corvées de neige, les blocks étant presque ensevelis le matin sous la neige. Il me reste le souvenir du grand froid, les nuits dans les baraques. Je dormais avec Georges Charlier (nous nous quittions peu tous les deux) ainsi qu’avec Auguste Chêne, lui encore de ce monde, tandis que Georges (le petit Geo, le grand étant le tatoué) est décédé en arrivant en France. Sa maman l’a eu dans ses bras trois heures pendant lesquelles il délirait en m’appelant pour me donner sa soupe. Il repose au vieux cimetière de Menton que je visite presque tous les ans depuis 53 ans.
Mais revenons à l’usine. Le 31 mars 1945 le travail est arrêté et avec inquiétude on voit les soldats de la Wermacht dérouler des fils électriques avec, au bout, des petites boites noires. Vont-ils nous faire sauter avec les machines ? Les Soviétiques ne sont pas loin, on entend les avions tourner. Les meister sont partis et avec soulagement nous remontons par le fameux escalier du camp.
Aujourd’hui nous savons que, sur les 37 bombes installées pour détruire l’usine, 7 seulement explosèrent, ne la détruisant que partiellement.
C’est le lendemain que nous partirons à pied vers Mauthausen. Drôle de poisson d’avril.
Dans la nuit qui a précédé notre départ, une terrible tragédie s’était déroulée à la baraque des malades. Cinquante malheureux dont trois Français jugés incapables de rejoindre Mauthausen reçurent une injection d’essence. Ils sont enterrés au cimetière de Vienne. Pour tous les autres ce fut la terrible marche : 200 kilomètres, 204 morts d’épuisement, exécutés et enterrés sommairement dans les fossés des petites routes autrichiennes.
Après la guerre, en 4 années, on a reconstitué la " SEEGROTTE ", plus grand lac souterrain d'Europe, mise en eau à nouveau, on peut la visiter en bateau ; c’est une belle attraction et malgré une plaque apposée à HINTERBRUHL à l’initiative du curé de la paroisse Franz JANTSCH, combien de personnes sauront que des camarades résistants de l’Europe entière ont souffert et sont morts ici victimes des nazis ".


 

Allocution de Jean COURCIER Mauthausen, Matricule 62208

“ Le plus grand lac souterrain d’Europe, la " SEEGROTTE " à Hinterbrühl près de Vienne (Autriche)
Au sud de la Basse Autriche, près de Vienne, une formidable catastrophe a donné naissance à l’un des plus spectaculaires sites naturels au monde.
En 1912, une opération de dynamitage dans une mine de gypse tourna mal et fut la cause du jaillissement de 20 millions de litres d’eau surgissant de derrière la roche. Les galeries des niveaux inférieurs et les annexes de la mine furent inondés donnant naissance au plus grand lac souterrain d’Europe. En conséquence la mine demeura fermée pendant des années jusqu’à ce que, dans les années 1930, une équipe de spéléologues découvrît ce spectacle unique. Avec enthousiasme ils décidèrent de rendre ce site accessible au public. Dès le début, cette curiosité devint une attraction touristique de première grandeur. Depuis, plus de 10 millions de touristes du monde entier ont visité cette ancienne mine.
Durant la dernière guerre elle fut réquisitionnée par l'industrie d'armement. A cause de la protection naturelle maximale du site contre les bombardements aériens, la société HENKEL mit en place une usine de fabrication d’avions dans les profonds tunnels de la grotte souterraine.
Deux cent cinquante mille touristes visitent chaque année notre ancien Kommando, aucun ne saura que c’était un des bagnes de Mauthausen .