Le
camp oublié de Mödling
par Jean COURCIER, Mauthausen, Matricule 62208
A la vérité il ny a pas eu de camp de déportés
à Môdling situé à dix kilomètres au
sud de Vienne.
Nos baraques étaient installées dans la montagne à
Hinterbrühl, petite ville touristique située à neuf
kilomètres plus à louest.
Pour faire face aux bombardements alliés, les nazis décidèrent
de construire en un temps record une unité de production dans
la grotte naturelle dHinterbrühl. On vida le lac en 1944.
Des déportés venus de Schwechat bombardé ont participé
aux travaux, dont Auguste Chêne actuellement à Sanary.
Jy suis arrivé le 22 décembre 1944 avec 20 soi-disant
spécialistes. Auparavant javais passé 8 mois à
Gusen II (San Georgen) où était fabriqué le Messerschmitt
262, premier avion à réaction opérationnel qui
détruisit plus de 500 appareils alliés. Mais parler de
ce Kommando terrible où jai failli mourir est une autre
histoire. Dès le lendemain de notre arrivée nous descendions
à la production. Sur les nombreuses photos en ma possession,
les livres que j'ai consultés, on ne voit jamais de déportés
au travail, seulement des civils. On mentionne cependant (Luftfahrt
international n° 24 nov.déc. 1977. HE 162) des ouvriers allemands
et des Häftlinge au Hall 7.
A cette époque nous étions sans contact avec les civils
qui y travaillaient sauf avec nos meister, nos chefs à croix
gammée sur le bras. Nous étions rassemblés dans
le même hall sans savoir que la grotte était immense. Nous
étions pourtant près de 2 000 à y travailler. DOUZE
heures de jour ou de nuit. On devait construire un petit avion révolutionnaire,
presque entièrement en bois, le HE 162 " Salamander ".
Si jen sais davantage aujourdhui, cest grâce
à mon ami Gunther Thieron, qui dabord spécialiste
des motos, fait en ce moment des recherches sur les V1 et V2 avec un
ami de la RAF. A ma demande il a fouillé des bibliothèques
allemandes dont il parle la langue.
Le HE 162 bénéficia du plus court délai jamais
observé entre le début de la conception dun chasseur
à réaction, avion entièrement nouveau et la date
de sa mise au combat : 69 jours. Le contrat du 8 septembre 1944 mettait
en uvre du personnel peu spécialisé pour une construction
de masse. Le 10 décembre le premier prototype piloté par
le capitaine Peter sécrasa à Wien-Schwechat tuant
le pilote devant une nombreuse délégation dofficiels.
Mais lavion fut quand même mis en production. Dans une revue
anglaise, on peut voir les photographies de 4 pilotes morts au combat
qui avaient un palmarès impressionnant : à leur actif,
220, 128, 100 et 150 avions alliés abattus.
Il est écrit quils ont tous essayé le HE 162 "
Salamander " avec succès. Heureusement ce petit avion na
jamais pu être construit en grande série. Il est arrivé
trop tard.
Pour parvenir à lusine souterraine, nous traversions une
petite route sous un tunnel en grillage amovible et empruntions un dangereux
escalier en tire-bouchon profond de 20 mètres environ, peut-être
plus. Nous descendions souvent au rythme du goumi quand la neige nous
avait retardés et que nous devions retrouver nos établis
dans ce trou immense au nom secret de " langoustes ".
Dans la SEEGROTTE secrète, des déportés collaient
des pièces en bois, contreplaqué très serré
qui servaient de cellules aux avions. Je confectionnais un collier en
aluminium et deux Déportés Russes (SU) à mon établi
formaient une grosse cornière dans le même métal.
Il ne fallait pas recuire la pièce plus de 3 fois sinon le métal
perdait sa résistance. Mes deux voisins russes ne sen privaient
pas. Cétait leur principal souci. Après quils
se soient un peu méfiés de moi et sur leurs injonctions
je my suis mis aussi mais avec une certaine " trouille "
quils semblaient ignorer totalement. On risquait les 25 coups.
Dans ses rapports, Heinkel, le prestigieux avionneur allemand, mentionne
après la chute de lavion dessai de lOblt. Wedmeyer
le 4/2/45 que lencollage est " cochonné ". Lappareil
venait de chez nous où le sabotage existait mais les 25 coups
sur le " cul " pleuvaient aussi.
Grâce à des amis, Marcel Platz, Hubert Le Maoût,
Geo Attia et dautres, jai été soutenu en arrivant
de Gusen car je nétais pas brillant à voir. Il me
manquait des kilos. Ces camarades ont trouvé des suppléments
de nourriture et jai toujours en mémoire les fonds de gamelle
de Gabriel Cosson et la première soupe de Geo Attia. Gabriel
est décédé dépuisement au 200ème
kilomètre de notre exode, consécutif à notre évacuation
devant larrivée des troupes soviétiques ; nous étions
presque arrivés à Mauthausen. Cétait un ancien
de 14-18.
Cette solidarité ma sauvé la vie ainsi que celle
de beaucoup dautres.
Du camp je nai conservé que peu de souvenirs, vivant toujours
en dessous, 12 heures de jour ou de nuit. Sauf pour les corvées
de neige, les blocks étant presque ensevelis le matin sous la
neige. Il me reste le souvenir du grand froid, les nuits dans les baraques.
Je dormais avec Georges Charlier (nous nous quittions peu tous les deux)
ainsi quavec Auguste Chêne, lui encore de ce monde, tandis
que Georges (le petit Geo, le grand étant le tatoué) est
décédé en arrivant en France. Sa maman la
eu dans ses bras trois heures pendant lesquelles il délirait
en mappelant pour me donner sa soupe. Il repose au vieux cimetière
de Menton que je visite presque tous les ans depuis 53 ans.
Mais revenons à lusine. Le 31 mars 1945 le travail est
arrêté et avec inquiétude on voit les soldats de
la Wermacht dérouler des fils électriques avec, au bout,
des petites boites noires. Vont-ils nous faire sauter avec les machines
? Les Soviétiques ne sont pas loin, on entend les avions tourner.
Les meister sont partis et avec soulagement nous remontons par le fameux
escalier du camp.
Aujourdhui nous savons que, sur les 37 bombes installées
pour détruire lusine, 7 seulement explosèrent, ne
la détruisant que partiellement.
Cest le lendemain que nous partirons à pied vers Mauthausen.
Drôle de poisson davril.
Dans la nuit qui a précédé notre départ,
une terrible tragédie sétait déroulée
à la baraque des malades. Cinquante malheureux dont trois Français
jugés incapables de rejoindre Mauthausen reçurent une
injection dessence. Ils sont enterrés au cimetière
de Vienne. Pour tous les autres ce fut la terrible marche : 200 kilomètres,
204 morts dépuisement, exécutés et enterrés
sommairement dans les fossés des petites routes autrichiennes.
Après la guerre, en 4 années, on a reconstitué
la " SEEGROTTE ", plus grand lac souterrain d'Europe, mise
en eau à nouveau, on peut la visiter en bateau ; cest une
belle attraction et malgré une plaque apposée à
HINTERBRUHL à linitiative du curé de la paroisse
Franz JANTSCH, combien de personnes sauront que des camarades résistants
de lEurope entière ont souffert et sont morts ici victimes
des nazis ".