Monsieur
le Ministre, Madame l'Ambassadeur de Pologne,
Monsieur le Maire de Langenstein, Mesdames et Messieurs, Chers Amis,
Nous voici rassemblés ici pour l'inauguration de l'agrandissement
du bâtiment du crématoire, impliquant la consolidation
de la structure de ce mémorial édifié en 1965.
Nous avions appris qu'une initiative polonaise était en cours,
soutenue en Autriche, notamment par le Bundesministerium für Inneres
et un Comité de hautes personnalités.
Cette action relaie donc les efforts entrepris par des survivants de
Gusen eux-mêmes, car au début des années 60, devant
le délabrement des vestiges des fours crématoires, le
lopin de terre sur lequel ils se trouvaient fut acheté par un
comité créé par les rescapés italiens, belges
et français grâce à une souscription lancée
parmi eux. Un mémorial y fut édifié, conçu
par Lodovico Belgiojoso, architecte italien et ancien de Gusen 1 ; il
fut inauguré en mai 1965. Son caractère international
fut souligné par la décision d'avoir un texte unique à
la mémoire de Gusen, traduit dans sa propre langue par chaque
pays désireux d'apposer une plaque sur le mur intérieur.
En mai 1997, l'Amicale française en offrit solennellement sa
propriété au Bundesministerium für Inneres, qui s'engageait
alors à assurer sa conservation à l'épreuve du
temps et la préservation de la mémoire de Gusen.
Il faut rappeler que Gusen 2 avait été incendié
dès les lendemains de la libération par les troupes américaines
effrayées par l'état sanitaire déplorable et les
centaines de cadavres amoncelés. Quant aux murs de Gusen 1, ils
furent progressivement démantelés par les habitants du
voisinage avides de récupérer les pierres, que l'on reconnaît
aisément çà et là.
Dans le complexe de Mauthausen, Gusen n'est pas un camp annexe, un Nebenlager,
comme les autres. Des transports de déportés arrivaient
parfois directement sans passer par Mauthausen. Dès sa création
en 1940 il eut, en effet, une certaine autonomie, attestée par
une propre immatriculation des déportés, distincte de
celle de Mauthausen jusqu'en janvier 1944 et des registres de morts
particuliers jusqu'à la libération. Leur dépouillement
complet a pu faire l'objet de deux études historiques menées
en France en 1994 et 1998.
L'exploitation forcenée des carrières de granit, comme
à Mauthausen, dont rendent compte encore les vestiges du concasseur,
le plus grand d'Europe nous disait-on, fut la cause de la grande mortalité
des premières années. Les victimes de cette période
furent surtout des Polonais, des Espagnols républicains, des
prisonniers de guerre soviétiques.
À partir de 1943 les détenus y furent massivement utilisés
pour l'industrie de guerre du Reich dans les usines installées
par les firmes Steyr-Daimler-Puch et Messerschmitt pour la fabrication
des pièces de fusils, et de moteurs d'avions. En 1944 pour parer
aux attaques aériennes, des galeries souterraines abritèrent
progressivement des chaînes de montage ; une annexe fut alors
ouverte en mars à quelques centaines de mètres. Ce nouveau
camp, Gusen 2, était destiné à recevoir les détenus
nécessaires tout d'abord à la construction de kilomètres
de tunnels, d'une superficie totale de 50.000 m2. Puis pour la fabrication,
à l'intérieur, d'avions à réaction les plus
modernes de la dernière guerre, dont plus de 900 exemplaires
virent ainsi le jour. Dans le complexe de Mauthausen, cest cet
ensemble des deux Gusen qui eut finalement la densité concentrationnaire
la plus grande, avec 26.000 détenus en février 1945 et
la mortalité la plus élevée, celle de Gusen 2.
Les déportés qui partaient au travail, talonnés
par les chiens, étaient précipités sous les coups
vers les tunnels distants de quelques kilomètres dans des trains
composés de wagons à plate-forme. La discipline sauvage
établie par les pires criminels, sélectionnés à
Gusen 1 et transférés à Gusen 2 à cet effet,
concourait à donner une vision d'enfer de ce camp aux témoins
que nous étions, nous autres détenus à Gusen 1.
Pourtant la garde à Gusen 2 n'était pas assurée
par les SS, mais par la Luftwaffe. Comment ne pas évoquer l'extermination
raciale de ces milliers de Juifs, surtout hongrois et polonais, rescapés
d'Auschwitz, qui y périrent en 1945 ?
L'effectif global des détenus d'une trentaine de nationalités
qui passèrent à Gusen peut être évalué
à plus de 68.000. Le nombre total de morts avoisine 40.000, car
il faut tenir compte notamment des détenus de Gusen gazés
à l'institut d'euthanasie de Hartheim en 1941, 1942 et 1944 et
des malades transférés à Mauthausen pour y mourir
au Krankenlager. Rappelons encore que c'est entre Gusen et Mauthausen
que circulait le camion à gaz, les corps des passagers étant
déchargés après leur asphyxie, directement aux
fours crématoires de l'autre camp et vice versa. Gusen fut enfin
le siège de gazages épisodiques notamment en avril 1945
dont nous fûmes témoins : plus de 600 de nos camarades
périrent dans le block 31 rendu étanche à cet effet,
tandis qu'à Gusen 2 se poursuivait le massacre à coups
de hache ou de gourdins de centaines de détenus, dont nous entendîmes
les cris dans la nuit.
Malgré ce régime de terreur, la résistance à
l'avilissement s'y affirma sous diverses formes. Comment ne pas mentionner
la création d'oeuvres culturelles, tels divers poèmes
et chants polonais, dont la marche de Gusen et le fameux "Golgotha",
et le "Chant d'espoir des bagnards de Mauthausen", écrit
par Jean Cayrol et mis en musique en mars 1944 par le belge Rémy
Gillis. Si la notion de liberté pour nous-mêmes paraissait
bien lointaine, par contre notre foi dans les valeurs qu'elle résumait
restait intacte et pouvait constituer une armature, tant que les forces
physiques le permettaient.
La camaraderie, la fraternité entre certains, le réconfort
de menus gestes parfois les plus anodins, l'importance de ne pas se
sentir isolé totalement furent à l'origine d'élans
et d'actions de solidarité, soit laïques, soit d'inspiration
chrétienne. Je me bornerai à évoquer ici le Père
Johann Gruber qui sut créer une véritable chaîne
d'entraide à l'égard de quelques dizaines de jeunes détenus
de diverses nationalités, dont des Français
Mais nous ne pouvons cacher notre amertume en observant que, depuis
quelques années, l'ancienne porte d'entrée du camp a été
transformée en maison d'habitation, que son propriétaire
actuel s'efforce de rendre coquette et disoler des regards des
passants. Un mur cache maintenant la fenêtre d'une des cellules
qui s'y trouvaient, lieu du martyre du Père Johann Gruber.
En avril 1945, en exécution d'un ordre téléphonique
de Himmler, des préparatifs d'extermination des détenus
furent entrepris par les SS. Les entrées des trois souterrains
de Gusen 1 furent murées, à l'exception d'une seule. Les
raisons pour lesquelles ce processus fut heureusement interrompu est
encore un point d'histoire.
C'est la patrouille du Sergent Kosiek, de la 11ème Division blindée
américaine, qui libéra successivement Mauthausen, puis
Gusen comme le rappelle le grand tableau dressé à côté
de l'entrée du mémorial. Il comporte un plan détaillé
exécuté par l'Armée américaine en janvier
1945, en vue de probables bombardements, puisque y sont portées
des courbes de niveau et même, sur l'original, des indications
sur les épaisseurs de terre au-dessus des tunnels à St-Georgen.
57 ans après, toutes ces maisons construites depuis permettent
difficilement d'imaginer qu'elles le furent sur des lieux, empreints
dhorreur, tel cet endroit où nous sommes maintenant qui
était le lieu d'exécution avec potence et mur des fusillés,
à partir de 1943, pour remplacer celui que nous avions connu
auparavant, situé entre les deux maisons en pierre toujours debout.
On y cultive maintenant des champignons.
Des plaques en souvenir des travaux gigantesques et meurtriers auxquels
furent soumis tant de déportés de la plupart des pays
occupés par le Reich hitlérien ont été apposées,
par les municipalités de Langenstein et de St- Georgen, ici même,
et à certains emplacements significatifs, comme tout à
l'heure près du pont construit par les déportés
polonais en 1941. C'est que la population se penche maintenant sur son
propre passé, grâce aux animateurs de certaines de leurs
associations locales, comme Martha Gammer et Rudolf Haunschmied.
Notre mémoire semble donc être en partie relayée
sur le plan local et nous pouvons espérer qu'elle pourra être
ainsi perpétuée au-delà de notre propre vie. Ce
mémorial, maintenant rénové, sera bientôt
agrandi. Je vous remercie, Monsieur le Ministre, de vos paroles qui
nous touchent tant.
Tel quil est, ce mémorial symbolise un rappel de la folie
meurtrière nazie et de toute l'idéologie qu'elle incarna.
Fasse qu'il demeure ainsi une perpétuelle mise en garde et qu'il
continue à rester dans les temps qui suivent et qui suivront,
comme une sentinelle, témoin de tragédies, que nous voudrions
voir bannies à jamais dans une Europe désormais commune
.