4 - 5 mai 2002 : commémorations en Autriche : Gusen


GUSEN
Cérémonie internationale, allocution de Pierre-Serge Choumoff, ancien Déporté de de Gusen 1, Secrétaire général de l'ancien Comité international de Gusen, Vice-président du Comité international de Mauthausen


 

Monsieur le Ministre, Madame l'Ambassadeur de Pologne,
Monsieur le Maire de Langenstein, Mesdames et Messieurs, Chers Amis,
Nous voici rassemblés ici pour l'inauguration de l'agrandissement du bâtiment du crématoire, impliquant la consolidation de la structure de ce mémorial édifié en 1965. Nous avions appris qu'une initiative polonaise était en cours, soutenue en Autriche, notamment par le Bundesministerium für Inneres et un Comité de hautes personnalités.
Cette action relaie donc les efforts entrepris par des survivants de Gusen eux-mêmes, car au début des années 60, devant le délabrement des vestiges des fours crématoires, le lopin de terre sur lequel ils se trouvaient fut acheté par un comité créé par les rescapés italiens, belges et français grâce à une souscription lancée parmi eux. Un mémorial y fut édifié, conçu par Lodovico Belgiojoso, architecte italien et ancien de Gusen 1 ; il fut inauguré en mai 1965. Son caractère international fut souligné par la décision d'avoir un texte unique à la mémoire de Gusen, traduit dans sa propre langue par chaque pays désireux d'apposer une plaque sur le mur intérieur. En mai 1997, l'Amicale française en offrit solennellement sa propriété au Bundesministerium für Inneres, qui s'engageait alors à assurer sa conservation à l'épreuve du temps et la préservation de la mémoire de Gusen.
Il faut rappeler que Gusen 2 avait été incendié dès les lendemains de la libération par les troupes américaines effrayées par l'état sanitaire déplorable et les centaines de cadavres amoncelés. Quant aux murs de Gusen 1, ils furent progressivement démantelés par les habitants du voisinage avides de récupérer les pierres, que l'on reconnaît aisément çà et là.
Dans le complexe de Mauthausen, Gusen n'est pas un camp annexe, un Nebenlager, comme les autres. Des transports de déportés arrivaient parfois directement sans passer par Mauthausen. Dès sa création en 1940 il eut, en effet, une certaine autonomie, attestée par une propre immatriculation des déportés, distincte de celle de Mauthausen jusqu'en janvier 1944 et des registres de morts particuliers jusqu'à la libération. Leur dépouillement complet a pu faire l'objet de deux études historiques menées en France en 1994 et 1998.
L'exploitation forcenée des carrières de granit, comme à Mauthausen, dont rendent compte encore les vestiges du concasseur, le plus grand d'Europe nous disait-on, fut la cause de la grande mortalité des premières années. Les victimes de cette période furent surtout des Polonais, des Espagnols républicains, des prisonniers de guerre soviétiques.
À partir de 1943 les détenus y furent massivement utilisés pour l'industrie de guerre du Reich dans les usines installées par les firmes Steyr-Daimler-Puch et Messerschmitt pour la fabrication des pièces de fusils, et de moteurs d'avions. En 1944 pour parer aux attaques aériennes, des galeries souterraines abritèrent progressivement des chaînes de montage ; une annexe fut alors ouverte en mars à quelques centaines de mètres. Ce nouveau camp, Gusen 2, était destiné à recevoir les détenus nécessaires tout d'abord à la construction de kilomètres de tunnels, d'une superficie totale de 50.000 m2. Puis pour la fabrication, à l'intérieur, d'avions à réaction les plus modernes de la dernière guerre, dont plus de 900 exemplaires virent ainsi le jour. Dans le complexe de Mauthausen, c’est cet ensemble des deux Gusen qui eut finalement la densité concentrationnaire la plus grande, avec 26.000 détenus en février 1945 et la mortalité la plus élevée, celle de Gusen 2.
Les déportés qui partaient au travail, talonnés par les chiens, étaient précipités sous les coups vers les tunnels distants de quelques kilomètres dans des trains composés de wagons à plate-forme. La discipline sauvage établie par les pires criminels, sélectionnés à Gusen 1 et transférés à Gusen 2 à cet effet, concourait à donner une vision d'enfer de ce camp aux témoins que nous étions, nous autres détenus à Gusen 1. Pourtant la garde à Gusen 2 n'était pas assurée par les SS, mais par la Luftwaffe. Comment ne pas évoquer l'extermination raciale de ces milliers de Juifs, surtout hongrois et polonais, rescapés d'Auschwitz, qui y périrent en 1945 ?
L'effectif global des détenus d'une trentaine de nationalités qui passèrent à Gusen peut être évalué à plus de 68.000. Le nombre total de morts avoisine 40.000, car il faut tenir compte notamment des détenus de Gusen gazés à l'institut d'euthanasie de Hartheim en 1941, 1942 et 1944 et des malades transférés à Mauthausen pour y mourir au Krankenlager. Rappelons encore que c'est entre Gusen et Mauthausen que circulait le camion à gaz, les corps des passagers étant déchargés après leur asphyxie, directement aux fours crématoires de l'autre camp et vice versa. Gusen fut enfin le siège de gazages épisodiques notamment en avril 1945 dont nous fûmes témoins : plus de 600 de nos camarades périrent dans le block 31 rendu étanche à cet effet, tandis qu'à Gusen 2 se poursuivait le massacre à coups de hache ou de gourdins de centaines de détenus, dont nous entendîmes les cris dans la nuit.
Malgré ce régime de terreur, la résistance à l'avilissement s'y affirma sous diverses formes. Comment ne pas mentionner la création d'oeuvres culturelles, tels divers poèmes et chants polonais, dont la marche de Gusen et le fameux "Golgotha", et le "Chant d'espoir des bagnards de Mauthausen", écrit par Jean Cayrol et mis en musique en mars 1944 par le belge Rémy Gillis. Si la notion de liberté pour nous-mêmes paraissait bien lointaine, par contre notre foi dans les valeurs qu'elle résumait restait intacte et pouvait constituer une armature, tant que les forces physiques le permettaient.
La camaraderie, la fraternité entre certains, le réconfort de menus gestes parfois les plus anodins, l'importance de ne pas se sentir isolé totalement furent à l'origine d'élans et d'actions de solidarité, soit laïques, soit d'inspiration chrétienne. Je me bornerai à évoquer ici le Père Johann Gruber qui sut créer une véritable chaîne d'entraide à l'égard de quelques dizaines de jeunes détenus de diverses nationalités, dont des Français …
Mais nous ne pouvons cacher notre amertume en observant que, depuis quelques années, l'ancienne porte d'entrée du camp a été transformée en maison d'habitation, que son propriétaire actuel s'efforce de rendre coquette et d’isoler des regards des passants. Un mur cache maintenant la fenêtre d'une des cellules qui s'y trouvaient, lieu du martyre du Père Johann Gruber.
En avril 1945, en exécution d'un ordre téléphonique de Himmler, des préparatifs d'extermination des détenus furent entrepris par les SS. Les entrées des trois souterrains de Gusen 1 furent murées, à l'exception d'une seule. Les raisons pour lesquelles ce processus fut heureusement interrompu est encore un point d'histoire.
C'est la patrouille du Sergent Kosiek, de la 11ème Division blindée américaine, qui libéra successivement Mauthausen, puis Gusen comme le rappelle le grand tableau dressé à côté de l'entrée du mémorial. Il comporte un plan détaillé exécuté par l'Armée américaine en janvier 1945, en vue de probables bombardements, puisque y sont portées des courbes de niveau et même, sur l'original, des indications sur les épaisseurs de terre au-dessus des tunnels à St-Georgen.
57 ans après, toutes ces maisons construites depuis permettent difficilement d'imaginer qu'elles le furent sur des lieux, empreints d’horreur, tel cet endroit où nous sommes maintenant qui était le lieu d'exécution avec potence et mur des fusillés, à partir de 1943, pour remplacer celui que nous avions connu auparavant, situé entre les deux maisons en pierre toujours debout. On y cultive maintenant des champignons.
Des plaques en souvenir des travaux gigantesques et meurtriers auxquels furent soumis tant de déportés de la plupart des pays occupés par le Reich hitlérien ont été apposées, par les municipalités de Langenstein et de St- Georgen, ici même, et à certains emplacements significatifs, comme tout à l'heure près du pont construit par les déportés polonais en 1941. C'est que la population se penche maintenant sur son propre passé, grâce aux animateurs de certaines de leurs associations locales, comme Martha Gammer et Rudolf Haunschmied.
Notre mémoire semble donc être en partie relayée sur le plan local et nous pouvons espérer qu'elle pourra être ainsi perpétuée au-delà de notre propre vie. Ce mémorial, maintenant rénové, sera bientôt agrandi. Je vous remercie, Monsieur le Ministre, de vos paroles qui nous touchent tant.
Tel qu’il est, ce mémorial symbolise un rappel de la folie meurtrière nazie et de toute l'idéologie qu'elle incarna. Fasse qu'il demeure ainsi une perpétuelle mise en garde et qu'il continue à rester dans les temps qui suivent et qui suivront, comme une sentinelle, témoin de tragédies, que nous voudrions voir bannies à jamais dans une Europe désormais commune .