Figures de mémoire, par Daniel SIMON


“ Nous errons auprès de margelles dont on a soustrait les puits ” (*)
Le temps est venu où les activités de mémoire conduites par les associations de Déportés, observées par les historiens, se voient classées en trois strates, disposées, grosso modo, chronologiquement. La mémoire de la Déportation aura donc été, nous dit-on, souffrante, puis militante, pour finalement se fondre dans la mémoire historique.
Une Amicale comme la nôtre atteste-t-elle cette analyse ? Sans doute, à en juger par ses postures les plus éloquentes, au cours des décennies, reflétées dans les congrès, dans ce Bulletin et dans les préoccupations les plus fortes des Déportés. Mais aujourd’hui ? Si cette chronologie est avérée, notre lot est à présent de faciliter la fabrique de l’Histoire, dans la mesure de nos moyens, et donc de préparer notre dépossession, dès lors que nous aurons fait un sort à nos archives et que chaque souvenir, chaque parole des Déportés français de Mauthausen auront été entendus et consignés…
Or, les deux tiers ou presque des membres de l’Amicale sont des non Déportés. Aucun des trois qualificatifs cités plus haut ne définit exactement, me semble-t-il, la nature de leur engagement. Quant aux Déportés, dont la mémoire est d’une nature autre, je doute qu’ils éprouvent en eux comme successifs les trois états susdits.
Selon moi, ce sont quatre polarités de la conscience, en proportions variables, qui font l’identité d’un membre quelconque de l’Amicale. Elles ne sont pas hiérarchisables et sont concomitantes. Les citer se peut-il sans induire un ordre ? Afin d’éviter ce piège, disposons-les d’abord selon le schéma ci-contre.
Prenons l’une : je dis sensible, plutôt que souffrante. Parce que je songe à la diversité de nos motifs, et à la variété des circonstances. Mais il y a émotion, toujours, dans ce qui nous attache aux sites, aux personnes, aux dates, au souvenir, par différence avec l’attitude requise de l’historien. La mémoire sensible de Mauthausen est une douleur, une effusion, parfois une exaltation. Elle fait de nous des veilleurs ombrageux.
Tout autre est la mémoire historique. Elle présume l’insuffisance, la fragilité du lien affectif. Nous éprouvons tous évidemment la nécessité d’une connaissance incontestable, sinon infaillible, de ce que fut Mauthausen, capable de pallier les approximations et les lacunes des témoignages directs ou relayés, capable d’ignorer les émotions ( ! ) pour saisir le système Mauthausen, partie lui-même d’un système plus global. Si quelques-uns parmi nous accomplissent ou ont accompli œuvre d’historien, ce travail est plutôt extérieur à nous - l’extériorité à l’objet d’étude n’est-elle pas un principe élémentaire de la démarche scientifique ? Ceci ne va pas sans susciter parmi nous quelques méfiances - jamais au point de dénier à la vérité historique sa prééminence, qui nourrit mais n’affecte pas les vérités dont nous sommes dépositaires.
Car Mauthausen est en outre comme un poste de vigie, un ancrage pour déchiffrer le monde, une matrice de mémoire idéologique. Nul d’entre nous qui n’en tire des leçons essentielles, qui ne se soit approprié les termes du Serment de 1945, pour dénoncer sans répit l’ombre d’une menace sur les libertés, sur l’égalité entre tous les hommes. Tel ce slogan de la FMD, accompagnant deux images d’archives : " Vous savez comment ça commence. Vous savez comment ça finit ". Notre mémoire, c’est ce combat, qui est de tous les temps et de tous les climats, contre le laisser-faire qui conduit au pire. Les Déportés sont, parmi nous, selon les mots analogues de Pierre Saint-Macary, Geneviève De Gaulle ou, dans un livre récent, Ida Grinspan, à jamais " du côté des exclus ".
La quatrième dimension de la mémoire de Mauthausen, je la dirai culturelle. A l’intersection des autres pôles, elle est le corps de mémoire vive, qui nourrit les repères et les valeurs qui nous font ce que nous voulons être. Elle empêche l’instrumentalisation de la Déportation, par le militant qui s’en ferait une dignité usurpée, par celui qui céderait à la fascination de l’horreur, par le maniaque s’enfermant dans l’érudition statistique. Elle se méfie des archétypes, des amalgames, et s’enracine dans le concret : pour nous, Mauthausen, ses kommandos, en Autriche. Cependant, elle réclame une approche anthropologique du système concentrationnaire, nécessaire aux hommes d’aujourd’hui, puisque les nazis nous ont légué ces horizons épouvantables : le camp, l’esclavage, l’extermination, dans une logique de modernité ; l’homme-stück et le moribond-musulman, modalités de la condition humaine ; l’alternative entre xénophobies et solidarités. La mémoire de Mauthausen irrigue et irriguera les représentations de toute nature capables de donner corps à ces enjeux.
Aussi ténues soient les traces, aussi parcellaires les souvenirs, raréfiée la parole, intransmissible Mauthausen et lointain le passé, nous ne pouvons faillir, tant le sens des choses et de l’homme requiert notre éveil .



(*) René CHAR, Feuillets d’Hypnos.