Nous errons auprès de margelles dont on a soustrait les puits
(*)
Le temps est venu où les activités
de mémoire conduites par les associations de Déportés,
observées par les historiens, se voient classées en trois
strates, disposées, grosso modo, chronologiquement. La mémoire
de la Déportation aura donc été, nous dit-on, souffrante,
puis militante, pour finalement se fondre dans la mémoire historique.
Une Amicale comme la nôtre atteste-t-elle cette analyse ? Sans
doute, à en juger par ses postures les plus éloquentes,
au cours des décennies, reflétées dans les congrès,
dans ce Bulletin et dans les préoccupations les plus fortes des
Déportés. Mais aujourdhui ? Si cette chronologie
est avérée, notre lot est à présent de faciliter
la fabrique de lHistoire, dans la mesure de nos moyens, et donc
de préparer notre dépossession, dès lors que nous
aurons fait un sort à nos archives et que chaque souvenir, chaque
parole des Déportés français de Mauthausen auront
été entendus et consignés
Or, les deux tiers ou presque des membres de lAmicale sont des
non Déportés. Aucun des trois qualificatifs cités
plus haut ne définit exactement, me semble-t-il, la nature de
leur engagement. Quant aux Déportés, dont la mémoire
est dune nature autre, je doute quils éprouvent en
eux comme successifs les trois états susdits.
Selon moi, ce sont quatre polarités de la conscience, en proportions
variables, qui font lidentité dun membre quelconque
de lAmicale. Elles ne sont pas hiérarchisables et sont
concomitantes. Les citer se peut-il sans induire un ordre ? Afin déviter
ce piège, disposons-les dabord selon le schéma ci-contre.
Prenons lune : je dis sensible, plutôt que souffrante. Parce
que je songe à la diversité de nos motifs, et à
la variété des circonstances. Mais il y a émotion,
toujours, dans ce qui nous attache aux sites, aux personnes, aux dates,
au souvenir, par différence avec lattitude requise de lhistorien.
La mémoire sensible de Mauthausen est une douleur, une effusion,
parfois une exaltation. Elle fait de nous des veilleurs ombrageux.
Tout autre est la mémoire historique. Elle présume linsuffisance,
la fragilité du lien affectif. Nous éprouvons tous évidemment
la nécessité dune connaissance incontestable, sinon
infaillible, de ce que fut Mauthausen, capable de pallier les approximations
et les lacunes des témoignages directs ou relayés, capable
dignorer les émotions ( ! ) pour saisir le système
Mauthausen, partie lui-même dun système plus global.
Si quelques-uns parmi nous accomplissent ou ont accompli uvre
dhistorien, ce travail est plutôt extérieur à
nous - lextériorité à lobjet détude
nest-elle pas un principe élémentaire de la démarche
scientifique ? Ceci ne va pas sans susciter parmi nous quelques méfiances
- jamais au point de dénier à la vérité
historique sa prééminence, qui nourrit mais naffecte
pas les vérités dont nous sommes dépositaires.
Car Mauthausen est en outre comme un poste de vigie, un ancrage pour
déchiffrer le monde, une matrice de mémoire idéologique.
Nul dentre nous qui nen tire des leçons essentielles,
qui ne se soit approprié les termes du Serment de 1945, pour
dénoncer sans répit lombre dune menace sur
les libertés, sur légalité entre tous les
hommes. Tel ce slogan de la FMD, accompagnant deux images darchives
: " Vous savez comment ça commence. Vous savez comment ça
finit ". Notre mémoire, cest ce combat, qui est de
tous les temps et de tous les climats, contre le laisser-faire qui conduit
au pire. Les Déportés sont, parmi nous, selon les mots
analogues de Pierre Saint-Macary, Geneviève De Gaulle ou, dans
un livre récent, Ida Grinspan, à jamais " du côté
des exclus ".
La quatrième dimension de la mémoire de Mauthausen, je
la dirai culturelle. A lintersection des autres pôles, elle
est le corps de mémoire vive, qui nourrit les repères
et les valeurs qui nous font ce que nous voulons être. Elle empêche
linstrumentalisation de la Déportation, par le militant
qui sen ferait une dignité usurpée, par celui qui
céderait à la fascination de lhorreur, par le maniaque
senfermant dans lérudition statistique. Elle se méfie
des archétypes, des amalgames, et senracine dans le concret
: pour nous, Mauthausen, ses kommandos, en Autriche. Cependant, elle
réclame une approche anthropologique du système concentrationnaire,
nécessaire aux hommes daujourdhui, puisque les nazis
nous ont légué ces horizons épouvantables : le
camp, lesclavage, lextermination, dans une logique de modernité
; lhomme-stück et le moribond-musulman, modalités
de la condition humaine ; lalternative entre xénophobies
et solidarités. La mémoire de Mauthausen irrigue et irriguera
les représentations de toute nature capables de donner corps
à ces enjeux.
Aussi ténues soient les traces, aussi parcellaires les souvenirs,
raréfiée la parole, intransmissible Mauthausen et lointain
le passé, nous ne pouvons faillir, tant le sens des choses et
de lhomme requiert notre éveil .
(*) René CHAR, Feuillets dHypnos.