Le message de l’Amicale de Mauthausen au Mémorial de la Shoah

le 11 mars 2007


Dans la crypte du Mémorial, en présence de M. Jacques Fredj, directeur du Mémorial, et de M. Claude Singer,historien, responsable du Service pédagogique

Le message de l’Amicale de Mauthausen au Mémorial de la Shoah

Tous ici, à des titres divers, nous portons en nous la blessure, douloureuse et militante, du crime nazi.

L’Amicale de Mauthausen est en ce lieu ce matin pour affirmer d’abord une communion de pensée, une solidarité sur l’essentiel, pour le passé et au présent.

Prétendre à cette communion de pensée n’est pas méconnaître que, parmi les pratiques criminelles du pouvoir nazi, l’extermination planifiée des Juifs d’Europe fut la plus monstrueuse. Le temps n’est plus au confusionnisme qui, durant quelque vingt-cinq ans, autour de l’horizon du crématoire, confondit après la guerre tous les déportés dans le même martyre, résumé par le destin du déporté NN

Le dernier quart de siècle a construit une tout autre mémoire, faisant émerger la shoah comme figure principale – et, avec les raccourcis dont se satisfait l’opinion commune, confortée parfois par les politiques, voire des historiens –, de plus en plus nettement, pour ainsi dire figure unique du système concentrationnaire nazi. C’est-à-dire la déportation des Juifs, au seul motif qu’ils étaient Juifs et dans le seul but de les éliminer, et donc retenant comme emblème de la géographie des camps les centres de mise à mort immédiate par le gaz (les camps de l’Est).

Nous avons souhaité témoigner ici, devant vous qui nous accueillez, devant les documents et les symboles préservés depuis si longtemps au CDJC, des autres mémoires de la déportation. Epouses et veuves, filles et fils, proches et amis de déportés, nous entourons ce matin quelques rescapés de Mauthausen, qui ont eu la possibilité d’être présents. Ils incarnent ce qui nous semble une réalité historique essentielle : l’infinie diversité des parcours. Sans doute celle-ci est-elle bien connue des historiens, tandis que les constructions mémorielles sont, elles, volontiers tentées par la simplification.

Permettez-moi de présenter – je les appelle sans ordre :
Gisèle Guillemot, arrêtée en Normandie pour activités de résistance, condamnée à mort, transférée dans diverses prisons allemandes, déportée NN à Ravensbrück et Mauthausen ;
Léon Klein, conduit depuis un ghetto de Pologne vers Mauthausen et Saint-Valentin, libéré à Ebensee ;
Alexandre Vernizo, combattant de la République espagnole, déporté de France vers Mauthausen et Gusen, et porte-drapeau de notre Amicale ;
Henri Ledroit, arrêté avec son frère et sa mère, qui, elle, n’est pas revenue de Ravensbrück ;
Marcel Pagès, requis du STO, travailleur forcé en Autriche, et transféré à Mauthausen en répression d’actions de sabotage ;
Ernest Vinurel, déporté avec toute sa famille à Birkenau depuis sa ville d’Oradea, dans la partie de la Roumanie annexée par la Hongrie, ayant échappé à la sélection pour le gaz et transféré à Mauthausen, puis Melk, et libéré à Gunskirchen ;
Serge Choumoff, né en France de parents qui y avaient cherché refuge contre le pouvoir tsariste, résistant, déporté NN à Gusen, tandis que sa mère, qui séjournait à Grodno lors de la déferlante allemande à l’est, était, en tant que Juive, emportée par les massacres.

Mauthausen, comme chacun des camps, fut cette Babel des malheurs. Nous plaidons pour la perception de cette complexité, seule en mesure de conserver le souvenir de chacun des femmes et des hommes qui ont traversé la tourmente.

D’une réalité aussi compliquée, nos mémoires sont complémentaires. J’oserai dire que c’est aussi le cas des gazages, arme du crime de masse. Je me dois de rappeler que c’est au sein de l’Amicale de Mauthausen qu’en 1969, des recherches historiques suscitées par Jean Gavard et Serge Choumoff ont attesté de l’existence de chambres à gaz dans les camps de l’ouest, en particulier le livre de Kogon-Langbein-Rückerl. Cette publication, comme celles de Serge Choumoff (1) lui-même, parues, pour certaines, dans Le Monde juif, font autorité. Elles constituent des contributions de poids dans notre combat commun contre les négationnistes, et dont nous voyons bien que nous ne sommes pas totalement libérés.

La vérité, c’est-à-dire celle de la complexité, est seule capable de faire pièce aux logiques et aux ruses des assassins et de leurs émules. Là est pour nous l’essentiel, et tel est notre message, de respect et de fraternité.

 

     Daniel SIMON


(1) Eugen KOGON, Hermann LANGBEIN, Adalbert RÜCKERL, Les chambres à gaz, secret d’Etat. Francfort, 1983. Traduction française : Paris, Ed. de Minuit, 1984. Disponible dans la Collection Points/Seuil, n° H 95.
Pierre Serge CHOUMOFF, Les assassinats nationaux-socialistes par gaz en territoire autrichien 1940-1945. Vienne, 2000. Versions allemande et française. Existent aussi une édition américaine, et des publications partielles antérieures.