Dix
témoignages sur le camp central
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A l'approche du camp par Jean GAVARD et Ernest VINUREL
Jean
GAVARD :
Chers
amis, je voudrais vous donner quelques indications préalables
sur le camp.
Quatre groupes de visites sont attendus à quatre points caractéristiques
à lintérieur du camp. Vous pourrez vous rendre compte
de ce qui se passait, à travers les témoignages directs,
essentiels pour vous, par des gens qui parleront de ce quils avaient
vu et connu. Or cette année, nous navons plus tous les
Déportés : certains ont disparu dautres sont fatigués.
Cette année, nous avons pensé rendre cette visite internationale
et avec des gens jeunes, car nous cherchons des relais qui puissent
transmettre après nous (cest lobjet des ateliers),
nous allons raisonner dans cette optique. Avec des membres de lAPHG,
des professeurs étrangers, et des descendants, qui peuvent aider
à prendre ce relais. Cette nouveauté est une étape
très importante pour nous, pour maintenir la mémoire.
Sous une forme probablement différente. Comment faire après
nous ? nous ne pouvons pas attendre que le dernier dentre nous
disparaisse.
Nous
suivons la rive gauche du Danube.
Linz
est une ville industrielle de 200 000 habitants, qui a joué un
rôle important dans le développement de Mauthausen, au
moins dans le deuxième temps de lexistence du camp.
Le premier temps est celui des carrières, et le deuxième,
celui de lutilisation systématique de la main duvre
pour lindustrie de guerre allemande.
Les KL de Mauthausen se sont rendus régulièrement à
Linz. A la sortie des collines granitiques, lexistence de ce camp
est axée sur ce phénomène géologique, cette
masse de granit, il existait antérieurement au camp, des carrières
de granit dans toute la région, entre Mauthausen et Gusen
Je
reprends la parole à lapproche de Mauthausen : notre but
est de vous montrer comment les transports de Déportés
de toute lEurope arrivaient à Mauthausen et comment était
organisé le parcours, le transit (quel mot adéquat trouver?
).
Ernest VINUREL :
Quelle
est limportance de la carrière près de Linz ? Cest
la ville où Hitler est né
Le projet de Speer , larchitecte
de Hitler, était de faire de Linz une ville-monument à
la gloire du führer. Ils avaient besoin de granit et de pierres.
Linz aurait supplanté Vienne. On ne va pas déposer une
couronne ! mais il ne faut pas oublier que Hitler était de Linz.
La
conservation de ce monument est dûe à lutilisation
du granit, contrairement aux autres camps en Allemagne. Origine du nom
de Mauthausen: cest la ville de loctroi. Elle recevait une
redevance pour les bateliers qui empruntaient le Danube.
Nous
arrivons à la gare de Mauthausen, cest par là quont
transité environ 200 000 Déportés de lEurope
entière, par convois de cinquante à plusieurs centaines.
Ici étaient ouverts les wagons qui débarquaient et que
les SS " accueillaient " avec des chiens policiers ; les Déportés,
privés de leurs vêtements, sortaient nus des wagons. Le
cheminement se faisait à pied, avec les chiens des SS. Le début
du parcours est le même, mais il nest plus possible de traverser
le village en bus, nous allons quitter le chemin.
La
population du village était témoin du passage des centaines
de Déportés, selon le témoignage de nos camarades
et mon propre souvenir. Lattitude pouvait être très
différente. Deux attitudes étaient possibles : les SS
indiquaient à la population locale quarrivaient ici les
pires criminels de lEurope, ce qui entraînait des gestes
malveillants et des jets de pierres. Dautres témoignages
disent que certains habitants se signaient au passage des Déportés.
Il
y a environ quatre kilomètres entre la gare et le camp. A droite,
nous allons quitter le chemin traditionnel pour arriver sur le plateau
en face de la citadelle. Quelques-unes des villas ont été
construites par les Déportés, essentiellement des Espagnols.
En débouchant près de ces fermes à gauche, vous
avez la première vision du camp quavaient les Déportés
Jean
GAVARD, Mle 48 278 (Mauthausen, Gusen)
Ernest
VINUREL, Mle 71 329 (Mauthausen, Melk)
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Au portail de la forteresse par Pierre SAINT-MACARY
A
cet instant où, pour la première fois, nous sommes tous
réunis, puisque les Espagnols, les Italiens, les Allemands nous
ont rejoints, je voudrais vous dire toute la joie et lhonneur
que nous apporte cette journée. Dire que cest dabord
luvre de Michelle Rousseau-Rambaud et de Jean Gavard et
que je ne suis quun porte-parole temporaire.
Il
me revient, après le cheminement qui nous a conduits de la gare
au camp, de vous dire dans quel sentiment nous étions en arrivant
en ce lieu il y a plus de cinquante ans.
Même
si nous avions une chemise demprunt, la chaussure dun autre,
le pantalon ou la veste dun troisième ou dun quatrième,
nous étions dans la continuité de la prison et du camp
de Compiègne. Compiègne qui avait été une
sorte de rémission dans nos épreuves, mais cela nous ne
lavons su que bien plus tard.
Le train avait été une expérience très sévère,
mais nous avions encore limpression dêtre un peu nous-mêmes,
et puis nous sommes arrivés en vue de la forteresse et, avançant
toujours, devant ce portail. Il était très grand ouvert
et, pour la première fois, on nous comptait comme du bétail.
Et là, nous avons su que nous allions changer détat.
Tout ce que nous étions auparavant, nous ne le serions plus à
lintérieur du camp. Pour nous, le passage de cette porte
a été le lieu symbolique du passage de létat
dhommes qui se croyaient encore un peu libres et qui cette fois-ci,
devenaient des Häftlinge des numéros, des Stücke. A
ce moment, nous avons perdu notre identité.
Nous
allons entrer dans le camp
.
En
passant la porte, je vais aussi changer didentité
je ne serai plus le témoin mais un peu lhistorien, pour
présenter le camp et organiser la suite de la visite.
Premièrement,
en bon militaire, je vous indique le Nord et je vous propose une description
rapide des lieux.
Le camp était un domaine de quatre-vingts hectares qui commençait
en bas de la colline avec les habitations des cadres SS ; puis le "
grand cercle " des miradors qui enserrait la forteresse, le camp
SS (casernements et bureaux - la zone actuelle des monuments), le camp
des malades et, en bas, la carrière.
A
lintérieur de la muraille, en 1938-1940, il ny avait
que des baraques, la muraille et les tours ont été construites
de 1938 à 1942, par les maçons espagnols. Quatre bâtiments
en dur sur la droite ont été édifiés progressivement
: la buanderie, les cuisines, le bunker et la " nouvelle infirmerie
". A gauche, dans la première enceinte, quinze baraques
(il en reste trois) et, dans la deuxième enceinte, la Quarantaine,
puis tout au fond dautres rangées de baraques qui ont été
détruites : Cétait le camp des détenus.
Quelle
était la fonction de ce camp ? Mauthausen : ce sont 135 000 immatriculés,
200 000 détenus qui sont passés au total dont 120 000
environ sont morts. Peu sont restés longtemps dans ce camp central
qui recevait et réexpédiait les hommes ailleurs, dans
les kommandos : Gusen, Loibl Pass, Ebensee, Vienne, Melk etc.. soixante-dix
camps annexes, dimportance et de durée variables.
Quand
je suis arrivé en mai 1944, 37 800 personnes étaient immatriculées,
10 300 étaient au camp central. Parmi ces 10 300 personnes, 5
372 étaient au camp des malades, le reste était soit en
quarantaine en train de " devenir " détenus (cest
en quarantaine que lon touchait les tenues rayées et le
numéro matricule), soit à limportant kommando de
la carrière, avec un effectif autour de 1 500, soit dans les
services du camp qui occupaient un millier de personnes : les tailleurs,
les cordonniers, les cuisiniers, etc.
En
résumé, le camp central était un " petit camp
" en effectif de travailleurs puisquil ny avait quun
seul kommando productif, en dehors de la carrière, qui sappelait
" larmement ", situé dans une petite baraque
près de la carrière, pour la firme Steyer.
Le
camp est un réservoir qui se remplit par les convois arrivant
des différents pays dEurope (selon les ordres de la direction
SS de Berlin et dOrianenbourg) et se vide par les décès
et les réexpéditions des effectifs dans les kommandos.
Cest ainsi que moi-même, jai été un
peu moins de quinze jours en quarantaine et jai été
réexpédié vers le kommando de Melk, à une
centaine de kilomètres vers Vienne.
Le
camp a un cadre tragiquement majestueux mais cest lendroit
où lon " fabrique du Déporté "
à réexpédier dans différents kommandos,
cest lendroit où lon récupère
les morts pour les envoyer au crématoire.
Maintenant, les participants vont se scinder en quatre groupes autour
des Déportés qui vont les conduire vers les points de
station où ils exposeront ce quil y a à savoir :
aux douches, au bunker et à la chambre à gaz, à
la quarantaine et au block témoin.
Ensuite, nous irons sur le site du Revier et celui de la carrière.
Général Pierre SAINT-MACARY, Mle 63 125 (Mauthausen, Melk,
Ebensee)
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Les Douches par Pierre LAIDET
Larrivée des Déportés se fait par la porte
dentrée et aussitôt, si cest un petit groupe,
ils viennent directement sur cette place ; si cest un grand convoi,
ils passent entre les baraques et les cuisines pour venir se mettre
en rang par cinq dans cette cour, au garde à vous.
Sur
cette place, nous allons apprendre le premier supplice de cet univers
concentrationnaire : lattente. Nous attendrons pour aller à
lappel, nous attendrons à lappel, nous attendrons
pour aller au travail, nous attendrons pour aller à la nourriture,
nous attendrons pour aller dormir. Lattente
mettez-vous
ça dans la tête, la première maladie du Déporté
a été lattente
Pendant
ce temps-là, quest-ce que nous faisons ? Tranquilles, au
garde à vous, les SS derrière nous, nous essayons de découvrir
les lieux, de comprendre où nous sommes arrivés ; nous
découvrons ces murs de granit, surmontés de cinq rangs
de barbelés électrifiés, nous découvrons
ces miradors qui sont gigantesques avec des grosses mitrailleuses dans
chacun, nous sommes sous haute surveillance.
Pendant
cette attente, nous recevons des coups : ce sont les SS qui donnent
des coups de crosse, nous navons rien fait. Pourquoi nous cognent-ils
? Nous finissons par comprendre que ces coups, cest pour nous
montrer quils ont lautorité suprême, que nous
leur devons lobéissance absolue, que nous devons tout accepter,
que nous ne sommes plus nous-mêmes, nous sommes leur Stück
(Stück se traduit en français par : morceau), on ne compte
pas les hommes, on compte ein Stück. On va essayer de comprendre
On
venait de quitter les wagons, on espérait avoir un peu deau
en arrivant, il ny a pas deau, il ny a pas deau
petit à petit, les Kapos commencent à circuler autour
de nous ; alors on leur demande de leau : " il ny a
pas de problème, tu as de largent ? une chevalière
en or ? une alliance ? ".
On na rien, donc on ne boit pas
et celui qui avait conservé
une alliance, qui a voulu la donner pour avoir un verre deau,
na jamais revu ni le Kapo ni le verre deau
Nous
attendions de passer aux douches, en nous disant : on va pouvoir boire.
Mais les heures passent, lattente se prolonge, pour nous cela
a duré onze heures
Et
nous sommes devant ce mur où nous découvrons des anneaux
scellés : et à ces anneaux il y a toujours un homme attaché,
ou plusieurs hommes, des hommes qui sont désignés au hasard
pour mourir
ils nont rien fait de spécial
les Kapos reçoivent lordre des SS de les arroser, et le
matin ce sont des blocs de glace qui sont scellés au mur
A
ce carrefour, on est à poil, on donne notre nom. On va enfin
découvrir la douche et le bonheur ?
Nous
arrivons dans cette première salle, nous nous trouvons en face
dhommes en blanc, ces hommes qui ont lair de vouloir jouer
le rôle de médecin sont équipés dun
seul instrument : une spatule en bois quils tiennent à
la main. Ils font semblant de nous ausculter, mais surtout leur gros
travail, cest de nous ouvrir la bouche pour savoir si nous avons
des dents en or
nous recevons le chiffre 1, 2 ou 3 sur la poitrine.
Les numéros 1 et 2 sont allés aux douches, les numéros
3, nous ne les avons jamais revus
Le
deuxième numéro que nous avons sur le ventre, cest
le numéro du coiffeur auquel nous devons nous adresser.
Nous
passons dans la salle de douche : léclairage est très
faible, cette salle carrée est contournée par un trottoir,
et sur ce trottoir on va trouver les coiffeurs avec leur numéro
sur le mur. On se présente chacun son tour : dun coup de
tondeuse ils nous décoiffent ; avec le rasoir, ils nous passent
tout le système pileux sans trop de précaution ; une fois
terminé, ils ont à côté deux un seau
avec du grésil et un pinceau et ils nous badigeonnent de la tête
aux pieds pour quon nait pas de parasites. Cest le
moment de joie car nous arrivons vite sous la douche et nous nous disons
que nous allons pouvoir boire. Mais ce nest pas possible de boire
parce quon va passer de la vapeur deau à leau
glacée, à leau froide, cest un choc thermique
permanent, on a mal, on veut repartir sur les trottoirs mais ce sont
les SS cette fois qui y sont et cest la ruée pour nous
remettre dans larène, cest le grand jeu
nous
navons pas bu.. ça a duré trois ou cinq minutes
Une
fois cette opération terminée, on nous fait rentrer dans
cette salle, on nous donne une chemise, un caleçon, une paire
de claquettes à semelle de bois avec une lanière ; nous
les garderons tout notre temps de déportation.
On
sort, on rejoint la place dappel. Nous nous retrouvons tous, mais
on se sent seul car personne ne nous reconnaît, on a changé,
on est devenu des monstres, un regard
on part en quarantaine.
Pierre
LAIDET, Mle 62 636 (Mauthausen, Melk, Ebensee)
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La Quarantaine par Paul Le CAËR
En
1941, il ny avait pas de mur ici, les enceintes avec des murs
nont été construites quen 1944. Cet endroit
quon appelle le camp de quarantaine a été créé
avant linfirmerie du camp, il y avait cinq baraques. Cétait
linfirmerie, les blocks 16, 17, 18, 19, et 20. Le block 20, le
plus mauvais block où jai vécu, était le
bloc des chiasseux ", cest devenu le block de quarantaine
en 1944.
Dans
le block 16, on a fait des essais de nourriture à base de cellulose.
Notre ami Jean Laffitte est resté un an en quarantaine ici, en
se nourrissant de cette saloperie mais on ne lempêchait
pas daller travailler à la carrière
ceux qui
mangeaient cette mixture à base de cellulose, devenaient gonflés
et atoniques. De ces trois cents qui ont subi ce régime, il y
a aujourdhui quatre survivants.
Je
vous rappelle que nous étions habillés dune chemise,
dun caleçon, avec des " babouches " en bois.
Nous restions en équilibre pendant les appels sur ces pierres
tranchantes
la turpitude des nazis pour nous déshumaniser
était sans limite
il nétait pas question
de se laver
devant la dégénérescence des
individus, chacun est vite tombé dans légoïsme
.
on a perdu la personnalité humaine, nous nétions
plus que des " mauvais numéros "
les mauvais
numéros cétaient les personnes âgées,
elles qui avaient connu la vie, la famille
ils nécoutaient
même plus les conseils
nous les jeunes, cétait
plus facile, on navait personne derrière
. Les jeunes
raflés à la sortie du cinéma, les jeunes de Nancy,
de Villeurbanne que jai connus, navaient pas de motivation
non plus
. Ils ne comprenaient pas
les résistants
comprenaient mieux
. Ils savaient pourquoi ils étaient là
.
Cette différence psychologique a joué sur le physiologique
nous avons vécu comme des bêtes
Dans
ces baraques, il y avait un coin pour les toilettes, le lavabo, ensuite
un grand espace réservé à ces seigneurs Kapos allemands
et chefs de block et on mettait huit cents bonshommes entassés
comme des sardines tête bêche. Javais souvent des
grands pieds de Russe dans ma bouche
. Quand on se levait pour
aller faire pipi, on ne retrouvait pas sa place
Ici
on a essayé de conserver un peu de culture, de faire trois ou
quatre conférences : On a eu une conférence dun
journaliste de France-Soir sur Cayenne, cest risible
sa
conclusion a été : Cayenne était beaucoup mieux
quici
il ma dit quil était en camp de
concentration parce que Goering voulait ses trophées de chasse
quil avait rapportés de ses voyages, je nai jamais
vérifié si cétait vrai
Ici
nous allons devenir des numéros, cest tout
.
Pour
survivre, il fallait observer
En
hiver, on faisait " la boule ", on senroulait et celui
qui était au milieu sortait, cétait le mouvement
perpétuel
Derrière le block 20, il y avait la butte des fusillés,
on entendait le bruit des balles, on voyait la charrette passer avec
les corps ensanglantés, en direction du four crématoire.
En
1944, on a construit ce mur de 2m 50, avec un mirador ici, un autre
ici, un autre entre le block 19 et 20.
Un jour, on amène mille Russes, des soldats non immatriculés,
destinés à mourir dune balle dans la tête,
des détenus K (Kügel en allemand). Cinq cents étaient
déjà grabataires.
Le
20 janvier 1945, les officiers russes décident de séchapper.
Ils avaient un plan de bataille : le 2 février, à 0H 50
du matin, moins 5 degrés, 10 cm de neige, ils attaquent le mirador,
là, ils balancent des couvertures mouillées pour faire
sauter les barbelés électrifiés ; avec lextincteur
et des cailloux, ils réussissent à prendre les mitrailleuses
et ils sont maîtres du coin
ils partent à trois
cents, trois cent cinquante
aussitôt la sirène dans
tous les alentours est déclenchée
cest la
chasse à lhomme, la chasse " aux lièvres "
Les paysans avec les chiens, les gendarmes, les jeunesses hitlériennes,
les réservistes, etc.
cherchent jour et nuit
Les
prisonniers repris ont tous été exécutés
Il y a eu deux survivants sauvés par une Autrichienne
qui les a cachés jusquà la fin de la guerre
un petit bonhomme, un commandant aviateur, parti en direction du nord
vers les maquis tchèques a survécu en mangeant des racines
; dans son évasion, il a tué un soldat de la Wermacht,
sest habillé avec luniforme et a vivoté de
rapines ; il est fait prisonnier des Américains, il est resté
trois ans prisonnier car il na pas osé dire quil
était Russe, il na rien dit. Mais ses camarades qui ont
appris son histoire, on ne sait comment, ont décidé de
le rapatrier chez lui avec les honneurs
cest la seule personne
que jai revue
Paul
LE CAËR, Mle 27 008 (Mauthausen, Wiener Neustadt, Redl Zipf)
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Le Bunker par Pierre-Serge CHOUMOFF
Les
victimes arrivaient directement le long du mur et seuls 10 % de ceux
qui ont passé ce porche en sont ressortis vivants. Ces 10 %
ont été ceux qui travaillaient au fonctionnement de
la chambre à gaz et du four crématoire.
Nous
nallons pas visiter la prison, faute de temps ; cest une
prison conventionnelle où eurent lieu des scènes de
tortures, 90 % des Déportés y furent tués. La
prison est au premier étage de ce bunker, lensemble des
autres installations sont en-dessous de cette prison.
Nous
disposons de beaucoup de documents car déjà, avant la
fin de la guerre, le 7 mai 1945, un jour avant la victoire, à
la demande dun Américain qui était interné
ici, nous avons commencé à rassembler des témoignages
. Jétais moi-même secrétaire du Comité
français à la libération. Le rapport effectué
durant le mois de mai par cet Américain qui est resté
volontairement ici, a constitué la base des procès qui
ont eu lieu sur Mauthausen, notamment les procès américains
à Dachau, en 1946. Sur soixante-et-un condamnés, cinquante-huit
lont été à mort.
Il
y a trente ans que je moccupe de la chambre à gaz : car
une thèse dHistoire présentée en Sorbonne
en 1968 niait lexistence de la chambre à gaz de Mauthausen.
La
cour était également un lieu dexécution.
Jai interrogé notamment deux témoins polonais,
retrouvés en 1985 et interrogés ici sur les lieux mêmes
: lorsquil y avait des grands groupes de victimes, cest
ici quelles se déshabillaient, les fenêtres étaient
peintes et les prisonniers avaient gratté un petit coin de
la fenêtre, par là, ils pouvaient se rendre compte. Les
futures victimes entraient par cet escalier (déshabillées
si elles étaient nombreuses ou non déshabillées
si cétait des petits groupes). Elles passaient un semblant
de visite médicale, de façon à inspirer confiance,
en réalité pour repérer surtout les dents en
or. Une fois quelles étaient examinées rapidement,
on les faisait passer par là, lantichambre de la chambre
à gaz. Dans cette petite pièce que jai appelée
" la pièce de génération du gaz Zyklon ",
ici il y avait lappareillage que lon a enlevé maintenant
(mais une photo a été prise par cet Américain,
Jack Taylor). Cest dans cet appareil que lon mettait les
boîtes de Zyklon B, chauffé par des briques mises sous
lappareil (le Zyklon B a besoin de 27° pour se sublimer).
Ce gaz était introduit dans la chambre à gaz par un
petit tuyau. Le hublot de la porte était important car pour
toute exécution, il y avait un médecin SS présent
en principe, on regardait si les gaz avaient agi, également
en introduisant un petit papier sensible.
Jattire
votre attention : cest une installation de douche, il sagit
de douches réelles ; à Mauthausen, les douches sont
réelles, toute chambre à gaz a besoin dune alimentation
en eau pour nettoyer les locaux. Regardez bien cette installation
qui est restée telle quelle. Ce qui a disparu, cest lintroduction
du gaz qui était là, pour neuf personnes par mètre
carré.
La
sortie se faisait très rationnellement. On ouvrait cette porte-ci
parce quelle était en direction du four crématoire.
La
pièce qui est associée ici est la pièce dexécution
de Mauthausen. Jusquà la fin de 1943, des fusillades
avaient lieu à laplomb du block 20 (on vous en parlera),
mais à partir de 1943, la plupart des exécutions ont
eu lieu ici, soit par balle dans la nuque, soit par pendaison.
Dans
le jugement du SS Roth, Kommandoführer de la chambre à
gaz et du four crématoire pendant cinq ans, il a été
reconnu coupable davoir exécuté, lui-même,
dans la chambre à gaz, plus de mille six cents personnes, den
avoir pendu une centaine, den avoir tué par balle dans
la nuque cinq cents. Il ny a aucune confusion possible.
Je
voudrais vous dire combien les attendus du procès sont fondamentaux
pour nous, parce que dans le cas de Mauthausen, il nest jamais
marqué dans les documents des nazis que quelquun a été
gazé (sauf dans un cas) ; en général cest
simplement indiqué " exécuté ", "
fusillé ", " pendu " mais jamais " par
gaz " ; or, pour juger quelquun pour gazage, il fallait
que la justice le prouve. Il a fallu des témoignages convergents.
Des
Polonais ont témoigné quils restaient postés
ici, lors des exécutions par balle, pour nettoyer avant de
faire rentrer la prochaine victime.
Ce
four crématoire a fonctionné depuis le début,
depuis 1940 jusquà 1945. Un deuxième four crématoire
a fonctionné au mazout, puis faute de mazout il a été
enlevé. Il y en a eu un troisième.
Le
nombre de cadavres incinérés à Mauthausen est
de lordre de soixante seize mille. Aucun corps nétait
brûlé sans quil y ait une décharge du SS,
on a trouvé la comptabilité des détenus matriculés.
Dans un tel four, on pouvait mettre jusquà quatre cadavres.
En 1945, il y a eu beaucoup de fosses communes, mais jamais pour les
personnes exécutées, qui étaient incinérées.
Sous le musée actuel, il y a dimmenses salles qui servaient
aux expériences médicales
Pierre-Serge
CHOUMOFF, Mle 15 014 puis 47 836 (Mauthausen, Gusen I)
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Les Blocks par Roger GOUFFAULT
Cette
baraque est dorigine.
La seule chose inexacte, ce sont les lits. En réalité
ils étaient à trois étages et non deux comme ici.
Javais 18 ans, je couchais en haut, la personne âgée
était en bas. Jy suis passé en 1943. Au début
on couchait à deux par lit, ça faisait six personnes dans
un châlit. Mais on nétait pas six Français
(il y avait vingt à vingt-trois nationalités ici).
Le
premier grave problème ici ,cétait la langue allemande,
quand on arrivait. Les premiers mots dallemand quil fallait
apprendre, cétait son matricule.
La
première trempe que jai prise cest sur la place dappel,
au garde à vous : je nai pas répondu à mon
matricule 34 534, jai pris une bonne trempe, je suis resté
assommé; javais 18 ans, jai appris mon numéro
dans la nuit même, jai passé la nuit blanche à
lapprendre
Jai
eu la chance, si lon peut dire, de coucher dans la baraque 9,
de coucher avec un Allemand qui était dans les camps depuis 1934,
il ma appris quelques mots chaque jour
au bout dun
mois, je connaissais les principaux mots
Cétait
la vie des hommes entre hommes
Le
chef de block était un droit commun, les Kapos étaient
des criminels en puissance. Pour donner une idée de leur sadisme,
je peux vous dire que toutes les nuits ils défaisaient les fenêtres,
il y avait des courants dair
on couchait à deux,
ensuite à trois, à quatre par lits, tête bêche.
Le
principe ici : un pou cest ta mort, si on trouvait un pou sur
vous on vous tuait. Ils faisaient le contrôle des poux ; sils
en trouvaient un, ils donnaient vingt-cinq coups de trique sur les reins.
Quelquefois doublés, pourquoi ? parce que le camarade qui recevait
les coups devait les compter en allemand et comme le Français
ne savait pas lallemand
il nétait pas tué
sur le coup mais le lendemain il ne pouvait pas travailler, ses jours
étaient comptés
à aucun moment vous ne saviez
à quel moment votre vie pouvait sarrêter
cétait
atroce
Le
problème dhygiène : si un homme avait un oubli,
cétait celui au-dessous qui prenait
on ne peut pas
décrire
lhomme qui est en train de mourir, lhomme
qui souffre, lhomme qui a un flegmon, lhomme qui a la diarrhée
on ne peut décrire
Ici,
il y avait le " Stuben " qui soccupait du nettoyage,
le " Friseur " qui nous rasait avec la tondeuse
De
lautre côté, il y avait la distribution du pain,
de nourriture. Les conditions de vie ont continuellement changé
: au début pour moi, en 1943, on avait un pain coupé en
quatre, ensuite ce pain a été coupé de plus en
plus petit jusquà vingt-quatre parts
ce nétait
pas du pain, cétait tout ce quon veut mais pas du
pain
Le vieux que jétais, pas en âge mais en mois de détention,
a vu son estomac se rétrécir tout doucement et quand le
très grand rationnement est arrivé, je nétais
pas en état de manger. Mais le camarade qui est arrivé
de France en 1944, avec ses quatre-vingt-dix kilogs est mort de faim
très rapidement
au bout dun mois, deux mois, il
est mort. cest une raison de mortalité
Moi je dois la vie à toutes les nationalités, jai
été sauvé par la solidarité et après,
à mon tour, jen ai sauvé car je connaissais lallemand.
Le
matricule devait toujours être apparent
Les
conditions de vie changeaient dun block à lautre,
ça dépendait du chef de block ; dans le block 17 cétait
un éthéromane, on lappelait " Popeye ",
un tueur, il prenait sa bouteille déther, il était
fou et il tuait
on côtoyait toutes les espèces dhommes
Huit
mètres sur douze = quatre-vingt-seize mètres carrés
de surface : on couchait à trois cents pendant la quarantaine,
on couchait en sardines.
Ici,
cétait les " toilettes ". On navait pas
le temps duriner, de faire ses besoins
il fallait penser
aux camarades qui avaient la diarrhée, cétait la
mort
jai vu tuer un gars ici parce quil ne sortait
pas assez vite, un autre sest pendu ici
cétait
un coin atroce
il ny avait quun seul moyen de supprimer
la diarrhée, cétait de manger du charbon de bois,
donc il fallait en ramener de la forge
ce nétait
possible que grâce à la solidarité
grâce
à la chaîne humaine de solidarité
Un homme
isolé ne vivait que trois jours ici
Pour
vous laver, vous deviez arriver ici torse nu, le principe était
darriver à attraper un peu deau
un coup deau,
trois cents personnes en un quart dheure
il fallait arriver
au lavabo
il fallait rester toujours attentif
au coup de
matraque
toujours guetter le Kapo
Très
rarement, on nous a changé nos chemises et les caleçons
pour être désinfectés à lair chaud,
mais on ne récupérait pas les mêmes, on récupérait
une chemise trop petite, trop grande, avec des excréments séchés,
du pus
On
essayait de nous avilir, de faire de nous une bête
et malgré
tout on est resté des êtres humains
.
Roger
GOUFFAULT, Mle 34 534 (Mauthausen, Ebensee)
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La Carrière par Jean LAFFITTE
Vous
êtes ici dans la carrière de Mauthausen, de son vrai nom
Wienergraben.
Pour les anciens qui ont travaillé là, il nest pas
besoin dy revenir pour en trouver les images, mais pour vous il
faut imaginer. Alors imaginez
A
lépoque, cet horizon de verdure qui aujourdhui nous
entoure, à part une éclaircie là-bas sur un coin
de paysage, à part quelque végétation dans les
lieux interdits ou inaccessibles, était un horizon de pierre
et, sur le sol où vous marchez, lherbe ne poussait pas,
ne poussait plus
Imaginez
ces falaises en arc de cercle, à ma droite, hautes de trente
mètres et plus, tranchées à vif, laissant apparaître
par failles successives les diverses couleurs du granit
Imaginez
ces trois étangs daujourdhui, où jai
vu tout à lheure nager des poissons, en des fosses profondes
et vides au fond desquelles séboulaient les rochers et
les pierres. Des hommes y travaillaient
Imaginez
, là derrière moi, cette petite colline que nous appelions
entre nous la petite montagne. Il ny avait que quelques arbustes
et un énorme buisson là-haut suspendu dans le vide
Imaginez,
tout autour là-bas, plus loin, ces petites collines, éventrées,
avec un sol dénudé à leurs pieds
imaginez
cela..
Chaque
matin, mille cinq cents hommes, deux mille, plus ou moins, selon les
époques, descendaient là. Nous partions du camp en une
immense colonne par cinq, échelonnés par centaines, les
bras collés au corps, marchant au pas cadencé comme des
automates, enlevant au passage devant la grand porte notre calot de
forçat pour saluer les officiers SS, défilant ensuite
dans les camps SS avec de part et dautre une rangée de
soldats tenant des chiens en laisse ou larme à la bretelle
Puis venait la descente, dans le petit chemin que vous avez suivi
pour arriver à lescalier, elle se faisait au pas de course,
sous les coups de bâtons et les hurlements des SS
Et cétait
la plongée dans lescalier, toujours cinq par cinq, avec
nos galoches de bois claquant sur les pierres
Parfois il y avait
des drames dans cet escalier mais à mon sens, selon mon expérience
tout au moins, la descente nétait pas le plus dur.
La
première fois que jai descendu ces marches, il ma
semblé descendre dans le cratère dun volcan, un
immense cratère. Cétait à la fois grandiose
et terrible, avec tout en haut, sur les crêtes, comme un immense
cercle entourant cet espace, une haute clôture de barbelés
et des miradors, perchés de loin en loin, sur quatre poteaux
de sapin. Et bien sûr, dans chaque mirador, un soldat avec le
fusil mitrailleur toujours prêt à tirer.
Au fond de la carrière, il y avait encore un appel qui, cette
fois, se faisait très vite car il ne fallait pas perdre de temps.
Il seffectuait presque au pas de course par le Kommandotführer
SS Spatzneger que les Français appelaient Spatz et les Espagnols
El Seco, désacralisant du même coup ce terrible tueur.
Alors
là, pendant les quelques minutes que durait cet appel, il y avait
un moment prodigieux, un moment extraordinaire
Sur le buisson,
là-haut, on entendait un oiseau qui chantait. Je nai jamais
entendu doiseau chanter à Mauthausen autre que celui-là.
Et tout à lheure, les oiseaux, beaucoup plus nombreux,
chantaient à nouveau.
Mais
très vite, cétait la course au travail, la course
vers les Kommandos pour semparer de loutil : pelle, pioche,
pic, drague, nimporte quoi, car autrement il fallait travailler
à mains nues ; les uns couraient vers les fosses pour ramasser
des pierres quun pont transbordeur traversant la carrière
et attaché là-haut par des câbles immenses enlevait
sur un plateau de bois qui descendait au fond. Dautres couraient
vers les baraques, les ateliers ou encore plus loin, vers le moulin
à pierre qui se dressait là-bas tout noir, dans le fond
Puis
commençait ce travail dans la carrière. Dans un bruit
infernal, un tournoiement continuel, le bruit des wagonnets qui sentrechoquaient
les uns contre les autres, le vrombissement des camions quil fallait
charger à toute vitesse, le bruit des marteaux-piqueurs tenus
par les hommes qui tremblaient, échelonnés un peu partout
sur les roches pour percer la falaise, le halètement des compresseurs
placés un peu plus loin, nous masquant toutes les issues, de
sorte que, ayant travaillé là près dun an,
je nai jamais vu une sortie de cette carrière. Et cétait
comme cela du matin très tôt jusquau soir, jusquau
coucher du soleil parfois très beau
Ainsi
était le bagne, car ce cratère était un bagne,
où il fallait travailler sans relâche sous peine dêtre
battu à mort, sous le risque de recevoir une pierre lancée
de là-haut. Il fallait surtout ne pas se faire surprendre dans
un moment de repos où on essayait déchapper à
sa fatigue, à la rudesse du travail
Cétait
cela la carrière. On y travaillait par tous temps : le froid,
la neige
Le plus terrible était la pluie avec nos vêtements
de forçat en tissu spongieux qui ne séchaient pas, nous
revenions mouillés le lendemain. Une journée de pluie
était ici terrible
A
midi, la sirène sonnait, les hommes couraient vers le moulin
pour recevoir leur louche de soupe dans la gamelle que nous portions
toujours avec nous, une louche de soupe presque invariable, faite de
rutabagas, heureux si nous trouvions quelquefois une pomme de terre
ou un morceau dos quon mettait tout le jour à ronger
et pendant que nous mangions cette soupe debout, les Meister autrichiens
faisaient ici sauter les rochers à la dynamite, dautres
pierres séboulaient et le travail recommençait jusquau
soir.
Heureux
si dans lintervalle on avait échappé à lune
des terribles corvées qui se faisaient ici à la carrière
: il fallait remonter les morts, il fallait remonter les bouteillons
vides de soupe de cinquante litres. Cétait dur et plus
dur encore chaque jour, il fallait aussi monter les tinettes dexcréments.
Il y en avait sept à mon époque, nous les montions à
quatre dans cet escalier pour aller fumer les jardins des SS aménagés
sous les remparts
Cétait cela, cette carrière au temps du bagne, au
temps où nous lavons connue. Maintenant il en reste cet
espace, toujours grandiose. Il en reste ce rocher à pic que vous
voyez. Les SS lappelaient " le mur des parachutistes "
par dérision. Ils y ont fait sauter des hommes dans le vide,
qui sécrasaient en bas sur les pierres comme des pantins
disloqués ; lun des premiers Kommandos de Juifs ramenés
dAmsterdam au mois daoût 1942, les Espagnols en furent
témoins, a été exterminé par ce moyen.
Et
puis, il reste lescalier, lescalier qui se dresse et qui
demeure comme un monument. Bien sûr certains des nôtres
regrettent quil ait été si bien reconstruit avec
des pierres si bien ajustées, mais il a aujourdhui 186
marches et tous les anciens peuvent aussi vous assurer quà
lépoque du bagne, il avait aussi 186 marches. Ce que nous
pouvons vous dire, cest que le plus dur, dans cet escalier, cétait
la montée. La montée du soir, après le dernier
appel, où quelquefois bien sûr il manquait des hommes,
la montée de cet escalier que lon remontait à nouveau
dans une immense colonne, toujours par rangs de cinq.
Montaient
les premiers : les Kapos, les forts, ceux qui pouvaient simposer,
ceux qui prenaient les meilleures places devant, repoussant les autres,
les plus faibles, derrière, toujours derrière, alors commençait
le soir, cette fameuse montée de lescalier
Ceux qui
restaient derrière voyaient monter les premiers, toujours cinq
par cinq, on avait limpression quils montaient doucement,
on se disait " ce soir ça ne montera peut-être pas
trop vite ". Heureux si, ce soir-là, on montait lescalier
sans avoir comme très souvent une pierre à lépaule,
comme dernier fardeau de la journée. On les voyait monter doucement,
mais ces premières centaines, ces hommes de tête, en arrivant
en haut, commençaient à marcher plus vite sur le petit
chemin. Alors derrière, il fallait suivre
il fallait les
rattraper et cest à ce moment que les SS, postés
en file sur le mur de gauche, commençaient à cogner pour
que lon monte toujours plus vite. Et cette montée descalier
était une épreuve terrible.
Il
fallait apprendre à respirer, il fallait regarder où lon
mettait ses pieds. Malheur à celui qui perdrait un soulier ou
son sabot, malheur à celui qui faisait tomber sa gamelle, malheur
à celui qui tombait
de sorte que, lorsquon arrivait
en haut, on pouvait dire fièrement, à lexemple de
nos camarades espagnols " una victoria màs" (une victoire
de plus), cest-à-dire un jour de vie
Nulle
statistique ne pourra vous dire combien dhommes ont connu ici
en descendant leur dernier matin, combien dhommes y ont vu le
soir leur dernier coucher de soleil.
Il y a eu des morts dans cet escalier, il y en a eu beaucoup et encore
davantage, des suites de lavoir trop monté, du dernier
effort quil leur a fallu faire après une journée
de bagne et qui a fait que le lendemain ils nont pas pu repartir,
ils nont pas pu continuer. De ceux-là, aucun témoin
ne peut vous dire le nombre, mais ce dont nous pouvons vous assurer,
ce que je peux vous dire, cest que sur chaque marche, je dis bien
chaque marche de cet escalier, il est tombé du sang
Vous
allez le remonter, faites-le avec respect.
Je vous remercie.
Jean LAFFITTE, Mle 25 519 (Mauthausen, Ebensee)
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Le Revier (camp des malades) par Jaroslaw KRUZYNSKI
Je
suis arrivé au camp central le 18 avril 1943, le dimanche des
Rameaux.
LAutriche est un pays au climat continental, lannée
dernière (1996) à pareille époque nous étions
dans la neige.
On
passait nos journées dans la cour du block et au bout de quinze
jours, javais une fièvre de cheval, un abcès à
la gorge. Pour moi, la question était résolue, je me suis
donc retrouvé dans ce quon appelait le Revier.
A
ce moment-là, le Revier était composé dune
baraque de cuisine, de trois baraques de malades n° 1, 2, 3 et une
petite baraque n° 4 où logeaient des médecins et une
petite partie qui servait de toilettes. Je me suis trouvé dans
la baraque block 2, elle était à peu près de la
même dimension que celles qui existent encore en haut. À
ses deux extrémités, il y avait deux portes, à
lentrée de droite, un petit cagibi avec des bacs qui servaient
pour les besoins, à lautre extrémité un autre
cagibi pour le chef de block, droit commun allemand un peu sadique,
il avait pour caractéristique de nêtre pas gros et
gras comme tous les autres car il était tuberculeux au dernier
degré et il est mort très rapidement.
Nous
avions des châlits à trois niveaux et on couchait à
deux, trois, ou quatre, par châlit.
Les gens étaient classés par catégories de maladies
: au début du block, il y avait les tuberculeux, les gens crachaient
le sang, il y avait ensuite les syphilitiques et les maladies de la
gorge.
La
distribution de soupe : les services généraux apportaient
avec eux des gamelles, on mettait la soupe là-dedans, les tuberculeux
lapaient la soupe, on remettait de la soupe sans rien laver, bien entendu,
les syphilitiques lapaient à leur tour .. au bout de quelque
temps jai compris que laffaire était cuite pour moi
et jai eu une chance extraordinaire, la même qua eue
Primo Levi
il raconte cela dans Si cest un homme Primo Levi
était dans un Kommando très dur et un jour on la
mis dans un laboratoire danalyses car il était ingénieur
chimiste, moi jai eu exactement la même chance.
Un jour on a demandé des physiciens, des chimistes, des botanistes,
je me suis dit " foutu pour foutu, jy vais ."
je me suis inscrit comme mathématicien et comme chimiste, javais
un certificat de mathématique générale et javais
déjà travaillé pendant plus dun an et demi
dans un laboratoire de chimie. On nous a rassemblés, une trentaine
; est venu le capitaine SS médecin, le médecin Muller
de Berlin, il a discuté et en a choisi une douzaine : trois Tchèques
(dont London parle dans lAveu), trois Polonais, deux Yougoslaves,
un Belge et deux jeunes Français, un étudiant en médecine
de Grenoble et moi. On nous a ramenés à linfirmerie
SS, (quand vous sortez du camp, vous avez à gauche le bâtiment
en dur qui est la Kommandantur, à droite il y avait linfirmerie
SS) et là on nous a donné la dernière pièce
du fond pour faire des analyses de vitamines.
Les
expériences consistaient à faire des analyses de vitamines
pour chaque nationalité, et pour plusieurs catégories
médicales de gens : les uns avaient la nourriture " normale
" du camp, dautres avaient trois soupes au lieu davoir
la nourriture au lieu dune, dautres avaient une espèce
de farine, et il sagissait de faire les anlayses de vitamines.
ceci a duré deux ou trois mois. Javoue très franchement
que cela ma sauvé la vie, car premièrement, nous
étions à linfirmerie SS, et nous avions un travail
pas très compliqué et deuxièmement, parce que nous
étions, je dois le dire, nourris correctement pour une raison
extrêmement simple : à linfirmerie SS, les médecins
qui soignaient les SS étaient des Déportés, il
y avait un médecin Tchèque, Podlavar, un médecin
Français, Fichez, et Ginesta, un Espagnol. Ces médecins
se nourrissaient avec la nourriture des SS et nous refilaient leur soupe.
Cela ma permis de passer ce cap.
Au
bout de deux ou trois mois, ce travail sest arrêté,
je ne sais pas pourquoi, mais le Kommando en tant que tel na pas
été dissous, nous avons continué à habiter
le Revier. Je dois dire que nous avions pratiquement un statut dinfirmier
et nous logions dans le dernier petit block avec les médecins,
où la vie était quand même plus facile. Jai
été affecté aux services généraux
du camp, cest-à-dire que je portais, par exemple, les vêtements
à la désinfection, je portais les tinettes, je reconnais
que ce travail à ce moment-là était moins pénible
que tous les autres que jai faits après. Je suis resté
jusquau mois daoût 1944.
Je
peux vous citer des faits que jai vus. En octobre 1943, jai
vu des gens faire la queue devant le block 4 : dix ou quinze hommes
faisaient la queue, ensuite jai vu les cadavres sortir.
Jai
croisé une ou deux fois le sous-officier SS qui venait piquer
les gens ; aujourdhui, je revois encore la démarche de
ce sous-officier SS et je revois ses yeux.
Un
autre fait dont je peux témoigner : un jour on a dit dans le
camp : " ceux qui sont les plus bancals, on va les retaper, on
va les envoyer au sanatorium " . Pour nous, cétait
un mot magique
ici, vous êtes dans le seul camp de catégorie
3, pour des individus " irrécupérables ". On
a choisi en effet les plus " bancals ", et sont arrivés
des cars avec les vitres teintées : les gars sont partis contents
et ça a recommencé quinze jours après.
Je ne peux pas dire le nombre exact à chaque fois, quarante,
soixante ou quatre vingts, je nai pas de notes précises,
je nai pas les dates. On ne pouvait pas écrire. Mais ce
quon sait et que lon a su très vite au camp, cest
que tous ces hommes qui avaient été mis dans les cars
avaient été portés comme décédés
le jour même du départ dans les registres du camp. On a
su à partir de ce moment-là que le sanatorium était
la mort assurée. Ça a continué et à partir
de ce moment-là, les gars savaient quils allaient à
la mort.
Un
matin, nous étions à lappel devant le block 4. On
a vu passer une quarantaine de bonshommes qui revenaient du block 8,
c'était vraiment atroce : les gars se traînaient avec des
bandages de papier, les excréments qui coulaient et en passant
devant moi - jétais au premier rang avec mon camarade de
Grenoble, à lappel - en reconnaissant mon triangle F, il
a vu que jétais Français et ce Français en
passant devant moi, ma regardé et a dit : " faites
donc quelque chose "
Quest-ce que vous pouvez faire
? vous navez pas le droit de bouger, vous savez quils vont
mourir, eux savent quils vont mourir, vous pouvez regarder le
ciel si vous y croyez, vous ne pouvez rien faire, vous pouvez prier
si vous croyez, vous ne pouvez pas les regarder en face parce que cest
trop dur, cétait ça notre vie
entre nous,
ces jours-là, on avait un dicton : " aujourdhui lair
est épais " et quand lair était épais,
on avait de la difficulté à respirer, croyez-moi
Voilà
mon témoignage de mon séjour ici, Je suis resté
ici jusquen août 1944.
Après je suis allé dans dautres kommandos.
Jaroslaw
KRUZYNSKI, Mle 26 297 (Mauthausen, Melk, Ebensee)
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Le Secrétariat par Pierre SAINT-MACARY et Juan DE DIEGO
Pierre
SAINT-MACARY :
Nous sommes ici dans la pièce où était la "
Schreibstube " cest à dire le secrétariat central
du camp, où les bureaucrates (détenus) géraient
les effectifs.
Il
y avait trois postes de secrétaires, sensiblement devant chaque
fenêtre.
Le
premier était un Déporté tchèque, Dany,
qui gérait la totalité des effectifs, cest à
dire jusquà cinquante mille personnes présentes,
et, au cours des années, il a géré cent cinquante
mille personnes environ avec des mouvements dentrée et
de sortie. Il savait quels effectifs il y avait au camp central, à
Melk, à Ebensee, tant de morts, tant de vivants.
Le
deuxième, Hans Marsalek, devenu par la suite lhistorien
du camp, gérait le travail puisque les SS vendaient la main duvre
à des entreprises, surtout dans la deuxième partie de
la guerre. Il affectait les individus selon les demandes des entreprises,
par exemple à Gusen, deux cent cinquante hommes tous les matins
pour Messerschmitt
cétait lui le marchand desclaves
Le
troisième était Diego, ici présent, il accomplissait
les tâches complémentaires, la principale étant
de tenir létat civil du camp. Or il ny avait ni naissance,
ni mariage, seulement des décès, cétait dune
certaine façon " lhomme des morts. "
Juan
DE DIEGO :
Il y a beaucoup de femmes dans ce groupe et je veux rendre hommage aux
femmes parce quil y a eu beaucoup de femmes déportées
et à Mauthausen aussi. Je peux vous dire que cest lhonneur
des femmes davoir fait grève pour ne pas aller travailler,
à Amstetten, les femmes ont eu plus de courage que les hommes.
Pierre
SAINT MACARY :
En fait, il y a eu peu de femmes à Mauthausen, de lordre
de trois mille, arrivées dans les derniers mois de la guerre.
Elles sont parties de Ravensbrück en mars et sont arrivées
dix jours plus tard. Elles ont été précipitées
dans le tourbillon de la fin de la guerre et en particulier, on les
a envoyées effectuer des tâches spécialement pénibles
et meurtrières : elles ont été appelées
à déblayer les gares de Wels et dAmstetten qui avaient
été bombardées. Il y eut des tuées et des
blessées par les bombardements. Cétaient pratiquement
toutes des femmes NN.
Juan
DE DIEGO :
Les femmes ont fait grève un jour, puis la situation a évolué,
il ny a plus eu de travail
je vous le dis franchement ,les
hommes nont pas été capables de le faire.
On
oublie aussi les enfants, il y a eu des enfants à Mauthausen,
ils ont eu des sorts très divers, certains protégés,
dautres martyrisés.
Des
Espagnols, on dit : " oui les Espagnols, ils étaient bien
placés "
oui, pourquoi ? parce que nous les Espagnols,
quand nous sommes arrivés en 1940, les prisonniers qui étaient
ici avant nous étaient tous des droits communs, ils navaient
pas de métier ; il ny avait pas de maçons ni de
menuisiers, aucun des métiers qui puissent construire le camp.
Nous qui venions dEspagne, nous étions des travailleurs,
des professionnels de tout le corps social ; tous ces murs ont été
construits par les Espagnols, ils savaient travailler
être
maçon, menuisier et tous les métiers du bâtiment.
Etre cuisinier à Mauthausen, cétait être un
comte, un marquis ou quelque chose comme ça, mais avoir simplement
un métier cétait la vie
Sinon on allait à
la carrière, traîner des pierres, travailler au marteau-piqueur,
tailler des pavés. Ils sempoisonnaient avec la poussière
de granit ; épuisés ils mouraient sur place, parfois on
les tuait sur place. La mort était partout, du haut dun
mirador ou à coups de " gummi "
Ici même,
on pendait les types avec les bras retournés.
Je
vais vous dire quelque chose qui va vous étonner : quand on voit
les morts, on shabitue ou on se suicide
et moi, il a fallu
que je mhabitue à voir les morts, et les morts, quand on
les regarde, ils ont tous une expression
soit dans les mains,
soit dans la bouche, soit dans les yeux
, chaque mort dit quelque
chose et chaque jour, quand jidentifiais les morts de la journée,
je cherchais à lire dans leur visage qui ils avaient pu être...
(il
ne peut finir sa phrase).
Pierre
SAINT-MACARY :
Une fois de plus, lémotion de Diego nous coupe le souffle.
Les
Secrétaires faisaient ce quil leur semblait bon en fonction
des ordres des SS. Ils décidaient que les Français qui
sont arrivés en avril 1944 comme moi, iraient créer le
Kommando de Melk. Il y avait ici un pouvoir strictement bureaucratique,
ici on gérait des fiches, des häftlinge, les numéros.
Tant quils ne mettaient pas en cause les ordres des SS, ils avaient
une relative liberté de choix. Finalement, cétait
à cet endroit que se décidait, pas de façon individuelle
ni précise mais en masse, le sort des gens par laffectation
quon leur donnait.
.
Cela
a été aussi un des lieux où sest exprimé
le pouvoir clandestin. Il y a eu des grands développements sur
ce pouvoir clandestin, savoir sil était tout puissant,
de quelle couleur il était, ce quil faisait, ceux quil
condamnait, ou ne condamnait pas ; en réalité, ici au
moins, cest un pouvoir qui sest créé très
lentement. Un pouvoir clandestin se crée par des solidarités
entre les gens et en général avec des solidarités
préétablies, cest-à-dire que si vous avez
été dans le même mouvement de Résistance,
si vous avez été dans le même parti politique, si
vous êtes de la même nationalité, vous avez des contacts
entre vous ,cest la multiplicité de ces contacts qui, petit
à petit, fait un appareil clandestin.
Maintenant,
bien plus tard, il est possible de parler de cet appareil clandestin
comme dun système élaboré : en vérité,
cétait quelque chose dinfiniment dangereux, totalement
clandestin évidemment, et qui avait des effets " gauches
", cest-à-dire, jamais assurés : on pouvait
espérer que telles personnes seraient orientées de telle
façon, on pouvait espérer que les maçons travailleraient
comme maçons, les menuisiers comme menuisiers, les mineurs comme
mineurs et puis il fallait bien des manuvres, les intellectuels
étaient manuvres, ils navaient pas de métiers
transférables. Jorge Semprun a dit quil y avait trois façons
de se sortir dun camp de concentration : la première cest
de parler lallemand, la deuxième cest davoir
un métier utilisable, la troisième est davoir de
la chance.
Lieu
de pouvoir SS, lieu de pouvoir bureaucratique, lieu de pouvoir clandestin
qui a fait ce quil a pu. Ce qui est sûr, cest quun
tel pouvoir a existé mais on est pratiquement incapable détablir
ses effets précis.
Juan
DE DIEGO :
Ainsi donc, quand un nouveau arrivait au camp, on lui disait de dire
quil était menuisier, ou maçon, pour mieux les utiliser
et si possible les " planquer " !
Il
y eut dautres formes de la solidarité, par exemple, à
une certaine époque il y a eu des commissions médicales
qui venaient à Mauthausen et ces commissions médicales
déterminaient les inaptes au travail, en fait les condamnaient
à mort, et on sélectionnait les gens : tantôt à
droite, tantôt à gauche. Cétaient des médecins
venus de lextérieur qui faisaient cela, des commissions
spéciales ; mais nous, nous savions quand venait une de ces commissions,
et lon prévenait nos camarades et de sortir du camp ce
jour-là parce que ceux qui restaient dans le camp risquaient
la mort ; même malades. Il y a eu la solidarité à
linfirmerie, il y a eu des gens condamnés à mort
quil fallait sauver. Avec la complicité des médecins
Déportés qui travaillaient à linfirmerie,
quand il y avait un mort, on donnait le nom du mort à un détenu
condamné par les SS, comme ça on sauvait des vies
Pierre
SAINT-MACARY :
Les cas de substitution de gens condamnés (cf. le livre de Stephane
Hessel) se comptent sur les doigts des deux mains au maximum.
Au
camp, on subissait mais il y a eu des hommes qui ont essayé comme
ils ont pu, de mettre la fatalité en échec
de faire
reculer labsurde
Juan
DE DIEGO :
Croyez que ma grande école a été le camp. Quand
on demande de quel diplôme je suis titulaire, je dis quelquefois
" de lUniversité de MAUTHAUSEN ".
Juan
DE DIEGO, Mle 3 156 (Mauthausen)
Général Pierre SAINT-MACARY, Mle 63 125 (Mauthausen, Melk,
Ebensee)
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Les femmes à Mauthausen par Marie-José CHOMBART DE LAUWE
Je
vais vous parler des femmes de Mauthausen.
Le
convoi qui est arrivé ici le 7 mars 1945 venait de Ravensbrück.
Nous
étions quelque mille huit cents femmes ; dans ce convoi, il y
avait les femmes NN de Ravensbrück et des Tziganes avec pas mal
denfants. Lune dentre elles a même accouché
dans le train. Nous sommes les seules femmes à avoir vécu,
si lon peut appeler ça vivre, à Mauthausen. Il y
eut des passages de femmes avant nous, mais elles ont disparu.
Le
2 mars à Ravensbrück, nous sommes entassées dans
un train : on mettra cinq jours à arriver ici. Nous avions reçu
du pain pour trois jours ; le voyage a duré cinq jours ; ce sont
donc des femmes épuisées qui descendent des wagons à
la gare de Mauthausen - où vous êtes passés ce matin
- dans la nuit, qui traversent le village et qui montent vers le camp.
Celles qui ne pouvaient plus avancer étaient abattues dune
balle dans la tête. Nous serpentions le long de ce petit chemin
avec lhorrible tentation de nous laisser tomber pour en finir.
Nous
sommes arrivées dans le camp. Nous sommes passées à
la douche en nous demandant bien ce qui allait nous arriver puisque
nous devions disparaître
On a été sauvées
parce que ce voyage a duré quelques jours et quentre temps,
une lettre était parvenue à Bernadotte, comme quoi ce
convoi était en grand danger et Bernadotte (responsable de la
Croix-Rouge) a négocié notre survie avec Himmler. On a
été " recueillies ", si lon peut dire,
par des Kapos hommes, il ny avait pas de femmes. On a été
épouillées, nous nous sommes trouvées face à
des camarades de déportation, des Déportés hommes,
cétait de jeunes prisonniers russes très corrects
avec nous. Nous avons été emmenées dans les blocks
16, 17 et 18, blocks de quarantaine. Moi, jétais au 17
; au 16, il y avait les plus malades et les blessées.
Il
y avait aussi un " puff ", cest-à-dire un petit
bordel (pas le grand bordel pour les SS) qui servait aux Kapos.
Nous,
les Déportées résistantes ou politiques, nous navons
jamais subi de violences sexuelles
mais cétait humiliant
Il
y a eu langoisse dune première sélection qui
a envoyé des femmes sur Bergen Belsen, dont la plupart ne sont
pas revenues.
Quelques
jours après, cétait le 20 février, on est
parties au travail à Amstetten, à la grande gare de triage
bombardée par les " forteresses volantes américaines.
Nous partions à deux heures du matin, en train, on arrivait sur
ce terrain où il fallait porter des poutres très lourdes,
tirer les rails, cétait épuisant
encadrées
par de très jeunes SS de seize à dix-sept ans, des petites
brutes, des sauvages, endoctrinés par la Hitlerjungen ; jai
vu ces jeunes jeter des pierres à des femmes pour les faire travailler
plus vite, des femmes qui auraient pu être leur grand-mère
Là,
sest passé un premier drame : un bombardement aérien
par les " forteresses " américaines. Nous avons eu
des camarades tuées et gravement blessées quil a
fallu remonter.
En
principe, cette équipe devait rentrer à minuit, léquipe
de relève du jour suivant devait partir à deux heures
du matin. A minuit, personne
elles ne rentrent pas
nous
avons appris quelles avaient été bombardées
Là dessus, nous nous sommes révoltées
nous avons dit quon ne partirait pas, ça a demandé
une certaine audace évidemment
le Commandant est arrivé,
revolver à la main : si vous ne partez pas, jen
abats dix tout de suite
Malgré cet acte de
résistance, nous avons bien été obligées
de partir, nous sommes parties
nos camarades étaient blessées
les SS eux-mêmes avaient très peur
nous sommes
rentrées épuisées
Au
deuxième relais, les SS ont décidé de ne plus nous
envoyer, je pense pour deux raisons : notre travail était inefficace
(nous étions épuisées et cétait trop
lourd pour nous) et les civils autrichiens commençaient à
nous apporter quelque linge et cela faisait très mauvais effet
Nous
sommes donc restées dans le block de la quarantaine jusquau
début avril
où nous sommes descendues par cet escalier,
les femmes marchaient difficilement et quelques-unes avaient des fractures
du bassin, des jambes, elles ont été descendues par des
stubel, des espèces de cuves à pain, deux manches dun
côté, deux manches de lautre, ils avaient réquisitionné
des hommes pour porter ces femmes
ces cuves étaient trop
petites, les bras et les jambes dépassaient
imaginez cette
descente
je ne vous donne pas trop de détails
cétait
atroce
Nous
sommes arrivées dans un champ, un espèce de désert
de pierres, apocalyptique, on nous a emmenées dans une espèce
de grange dans laquelle on a entassé les trois blocks, avec les
trois chefs de blocks
parmi ces chefs de blocks, il y avait une
tenancière de maison close, une Allemande, véritable brute
et ces trois chefs de blocks étaient en compétition, cétait
la foire dempoigne
dans cette baraque, il ny avait
pas de lit, quelques bottes de paille qui ont entraîné
des disputes
Jévoquerai
le souvenir dune petite Belge que nous appelions " Miette
", emmenée au Revier, avec la cavité de la hanche
effondrée ; nos camarades hommes lui avaient mis une broche en
fer dans le talon, on avait installé une planche en pente, on
lui avait mis une ficelle et une pierre au bout, on avait mis sa jambe
en expansion.
.. voilà la situation de ces femmes
A
lextérieur, il y avait un minuscule ruisseau où
nous allions puiser de leau
. On nous a mis trois tinettes
assez hautes, une femme tzigane battait celles qui narrivaient
pas à se mettre dessus
Sentant
la fin venir, les SS en uniforme ont disparu
à la fin
lencadrement était féminin.
Après
notre convoi, quelques femmes sont arrivées à Mauthausen.
Jai quelques témoignages.
Par exemple, nous avons vu arriver des femmes polonaises et russes venant
de Varsovie ; je me souviens dun cas atroce : une jeune Polonaise
qui avait tenté de séchapper du convoi, avait été
tirée aux jambes par les gardiens et ses jambes suppuraient avec
des trous énormes
après des jours et des jours
dans le train, elle est morte ici
Jai
vu aussi un groupe de Hongroises juives et un convoi dItaliennes
et de Yougoslaves qui venaient dune usine darmement
Ce
que je vous dis, cest ce que jai vu, jai écrit
ces dates dès mon retour
Ces
dernières semaines ont été léquivalent
dun camp dextermination
Nous
allions mourir là quand, le 22 avril, est arrivée une
surveillante me disant : " faites sortir toutes celles qui peuvent
encore marcher ". On a eu très peur, on sest dit que
cétait encore une sélection, on est sorti, il y
avait effectivement des hommes avec le brassard " Croix-Rouge Internationale
". La première réaction a été la joie,
mais tout de suite après on sest aperçues que cétait
une mise en scène
ils ont tiré.. alors les femmes
sont remontées, les blessées ont été emmenées
au " Revier " en dur, dans le centre du camp ; nous sommes
restées toute la nuit et finalement ces énormes portes
se sont ouvertes, les camions blancs sont arrivés et la Croix-Rouge
a obligé les SS à nous donner leur pain
on a roulé
jusquà la Suisse durant trois jours
on est resté
devant la frontière sans pouvoir passer
.
Marie-José
CHOMBART DE LAUWE, (Ravensbrück, Mauthausen)
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